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GSRL Groupe Sociétés, Religions, Laïcités - colloque Les autorités religieuses face aux questions de genre

GSRL Groupe Sociétés, Religions, Laïcités - colloque Les autorités religieuses face aux questions de genre

Le colloque est organisé par Romain Carnac, Diletta Guidi et Guillaume Roucoux, dans le cadre du programme Genre religions sécularisations du Groupe Sociétés Religions Laïcités (EPHE-CNRS), d...

http://www.gsrl.cnrs.fr/spip.php%3Farticle489&lang=fr.html

Lien vers la page du GSRL abritant le programme du colloque "les autorités religieuses face aux questions de genre"

S'inscrivant chronologiquement dans la suite du colloque "Habemus Gender" de l’Université Libre de Bruxelles précédemment traité, le colloque organisé par les doctorants du GSRL a également constitué un élément académique salutaire dans la compréhension de la réception des études de genre par les groupes religieux. La focale était ici plus large que le seul catholicisme, puisque les différentes religions étaient convoquées dans l’analyse, mais la problématique était plus resserrée. Elle se centrait principalement sur la question des "autorités", de l'autorité en général, en réalité, face aux questions que suscitent les nouvelles normes de genre dans nos sociétés.

A côté des nécessaires études de cas, j’ai apprécié la recherche d’une unité théorique, portée par les sciences politiques et sociologiques. Une question offrait peut-être un fil rouge entre les différentes interventions : en quoi l’autorité des groupes religieux est-elle renforcée et/ou remise en cause, en interne et en externe, par les débats sur le genre ? Je n’ai malheureusement pas pu assister à l’ensemble du colloque, ce que je livre ici, ne sont donc que quelques comptes-rendus sous formes de storify suivis de remarques personnelles sur ce que j'ai retenu dans les quelques panels auxquels j'ai eu la chance d'assister.

L’autorité religieuse en contexte sécularisé : le débat sur le genre, un moyen de reconquête de légitimité ?

L’exposé liminaire réalisé par Philippe Portier permettait de comprendre le débat actuel autour du genre à travers une question transversale : en quoi ce débat donne-t-il à comprendre ce qui fait autorité aujourd’hui dans les religions et la société ?

Le politiste a problématisé selon plusieurs axes très herméneutiques la situation actuelle :

  1. Il existe aujourd’hui une distanciation grandissante entre les normes religieuses et les normes de genre des sociétés sécularisées. Paradoxalement, cela est un phénomène historiquement récent. Pendant longtemps les groupes religieux composaient pacifiquement avec les législations civiles : « même en régime de laïcité, il y avait un consensus autour des normes de genre ».
  2. Mais cette distanciation progressive, entamée depuis quelques décennies mais ayant pris une acuité particulière avec le mariage pour tous, crée un « effet panique » (Irène Terry) au sein même des sociétés sécularisées. Cela profite aux groupes religieux et la question du genre constitue le lieu du « réarmement identitaire » du religieux. Les débats sont l’occasion pour les autorités religieuses de ré-affirmer la valeur spécifique des règles éthiques qu’elles défendent et de retrouver une audience en catalysant le mécontentement laïc devant certains changements sociaux. Du côté des autorités religieuses, il y a une recherche désormais assumée de résistance à la subjectivation des comportements sexuels qui passe par l’opposition au genre. Le sociologue doit donc être sensible aux stratégies d’alliance entre groupes religieux. De même avec les transferts des éléments discursifs et des mobilisations entre les différents acteurs religieux.
  3. Il serait toutefois erroné de prendre les groupes religieux comme des blocs monolithiques mobilisés entièrement contre les études de genre. Le risque est de substantialiser les groupes religieux en en faisant des touts homogènes, régis par le seul principe d’imposition hiérarchique de la norme. L’hétérogénéité existe au sein de l’Eglise catholique. Par exemple, le pape François déplace la question sur un terrain pastorale, sans toucher, du moins pour l’instant, à la norme. Des « théologiens en veston » sont dans une logique de surenchère et recherchent des nouvelles cléricatures en se faisant les hérauts les plus exaltés contre la « théorie du genre ». « La stratégie de la dissidence existe également : les contenus religieux sont retravaillés de manière à leur faire signifier un nouveau sens ». Plusieurs pôles, en même temps, recherchent la légitimité à l’intérieur du groupe catholique.

La reprise en main dans le champ politique : stratégies discursives et mobilisations militantes

Comment les groupes religieux recherchent-ils de la légitimité dans le contexte et politique et intellectuel contemporain marqué par un idéal politique séculier ?

Je reprendrais qu’une toute petite partie des idées développées, notamment dans l’exposé de Marta Roca i Escoda. Ce que j’ai compris de l’exposé de la sociologue des idées politiques, c’est que, selon ce qui s’est passé dans la vie démocratique américaine à partir de l’engagement de penseurs politiques issus du fondamentalisme évangélique, il y aurait actuellement en Europe des acteurs religieux qui mobilisent des éléments discursifs « modernes » pour justifier une position dogmatique qu’on aurait pu croire disqualifiée dans les sociétés sécularisées. Cela concerne principalement les secteurs de la bioéthique, de l’égalité entre hommes et femmes et de l’émancipation des minorités sexuelles. Bien qu’elle n’ait pas évoqué cela directement, j’ai tout de suite pensé au « dessein intelligent » et les débats qu’il engendre outre-Atlantique. Des croyances religieuses sont lissées au point de devenir des éléments de jugement dans le débat d’idée politique aussi recevables que d’autres et entraîner des changements législatifs, en l’occurrence ici dans le périmètre de l’éducation. Elle s’est donc attachée à établir la façon dont « l’objectivation intégraliste » reposerait sur une « épistémologie réformée », et qu’il faudrait être particulièrement sensible aux éléments de discours mobilisés par des acteurs religieux (« l’anthropologie », « le bien être des enfants », etc). Cela sera aussi relevé par Céline Béraud au cours des débats : les mots « discrimination » ou « liberté » sont intégrés dans le lexique religieux afin d’accéder au débat politique.

De manière bien plus détaillée, Romain Carnac s’est livré à une analyse fine du discours catholiques mobilisé dans les actes du Magistère pour comprendre la différence des sexes et s’opposer à un certains nombres d’évolutions législatives contemporaines. Paradoxalement, c’est la réflexion sur la démocratie qui est surtout mis en avant. Dans le débat autour du Mariage pour tous, les arguments religieux sont plutôt seconds dans la bouche des évêques catholiques, la démocratie et sa défense sont par contre très présents. Le politiste a ainsi développé l’étude de trois stratégies argumentatives classiques :

  1. La condamnation de la mentalité démocratique. Reprenant une critique contenue dans l’œuvre de Toqueville, la passion égalitaire de la démocratie est pointée comme se retournant contre elle-même. L’aporie que constituerait l’avénement le règne du semblable est exportée de manière argumentative vers le domaine de la différence des sexes. Cf. André Vingt-Trois, le mariage pour tous est fondé sur la « tentation de refuser toute différence ».
  2. La démocratie ne porte pas en elle-même de principe suffisant d’auto-limitation. La démocratie est dénoncée dans sa prétention à être une instance positiviste qui irait contre la « nature ». Cette argumentation se retrouverait dans l’encyclique Evangelium Vitae de Jean-Paul II ou différents textes de Benoît XVI. Le « droit naturel » est ainsi mobilisé car il permet d’énoncer qu’il existe des lois intangibles non démocratiquement changeables.
  3. La démocratie se mêle de quelque chose qui n'est pas de son ressort : tout en laissant place à l’idéal démocratique, cette critique veut en tracer une limite. Il y aurait quelque chose qui dépasse le législateur.

Ainsi, le débat se déplace du champ de l’opposition pour des motifs religieux à certaines évolutions législatives (IVG, mariage ouvert aux personnes de même sexe, etc) pour gagner celui de la philosophie politique et de la démocratie.

Conscients de cela, que faire?

Ma réflexion dépasse ici le cadre même des journées d’étude organisée par les doctorants du GSRL. Elle rassemble des éléments de réflexion qui me sont venus à l’issue de cette séquence de deux colloques, à Bruxelles et à Paris, sur les polémiques récentes autour du genre catholique. On me demande souvent « que faire concrètement ? » Sans avoir réponse à tout, il me semble important de réfléchir désormais dans plusieurs directions :

  1. Tout d’abord, la déploration sur le retour de l’élément religieux dans la vie démocratique ne suffit pas et le laïcisme souvent incantatoire. Il faut le prendre comme un fait acquis et comprendre la façon dont cela se produit. L’alignement, sur un même plan, des croyances religieux, des postulats théologiques, des éléments d’expertise, des éléments de compréhension issus des sciences humaines ou sociales est désormais un phénomène structurant du débat démocratique et l’Europe n’est pas forcément à l’abri de quelque chose déjà assez répandu Outre-Atlantique. Quelle éthique de la délibération politique peut-elle ramener chacun vers des éléments de jugement qui ne soient pas des pétitions de principe et reposer sur des éléments de réflexion qui soient accessibles sans aucune profession de foi préalable ?
  2. La vision défendue par des acteurs religieux de normes religieuses supérieures à des normes positives démocratiquement élaborées après un débat contradictoire doit renvoyer toute réflexion aux limites de l’idéal démocratique et aux moyens concrets d’y répondre. Comment ce dernier peut-il s’opposer au désenchantement qu’il suscite ? Comment peut-on, faire vivre de manière positive la liberté que la démocratie donne aux citoyens sans attiser, de surcroît dans des périodes de crise, la volonté d’en revenir à des repères fixes et rassurants, s’énonçant par la tradition, l’autorité, la nature ou la religion ? Si le discours du progrès ne suffit plus car il a trop et mal servi, comment légitimer pour autant certains combats sociaux d’émancipation qui se jouent toujours dans le quotidien de nos pays ou à l’échelle du monde (les femmes, les minorités) ? Quel récit politique est-il possible sans être impérialiste, fanfaron et paternaliste ? Quel universalisme est possible en étant incarné et pas ramener à de vagues principes ?
  3. La « neutralité » de l’espace démocratique – entendons la laïcité en France – reste un élément juridique d’apaisement et de régulation de notre vie politique contemporaine mais l’élément religieux conservateur, poursuivant des finalités plus ou moins dangereuses et in fine anti-démocratiques, font aujourd’hui insidieusement retour par le biais d’une codification en des termes séculiers puissants et grâce à des dispositifs rhétoriques d’un grande efficacité (quand on pense au syntagme « théorie du genre » pour discréditer le champ des études de genre). Comment être sensible à la sémantique et à ce qui s’y joue ? Comment répondre à des éléments de discours parviennent-ils à recoder les condamnations religieuses de jadis dans des termes séculiers apparemment neutres mais pourtant très connotés ?
  4. Enfin, comment aider les groupes religieux à eux-mêmes se démocratiser en s’ouvrant à leurs membres qui soutiennent l’émancipation des femmes et des LGBT ? J’ai été sensible au colloque « autorités religieuses » aux réflexions de la sociologue Agathe Larisse sur le positionnement des musulmans français dans les débats sur le genre. Interrogée sur la façon dont la perception négative du genre pourrait être combattue, elle a répondu qu’il n’était pas absurde de recourir à une parole « confessante » non séculière qui pourrait être audible en contexte musulman et a ainsi évoqué le rôle potentiel des féministes musulmanes qui font un travail de resignification des textes sacrés et des traditions héritées

Tout en souscrivant à cette position, je me demande dans quelle mesure les institutions démocratiques ne devraient pas davantage essayer d’organiser (non les groupes religieux) mais l’écoute des groupes religieux afin d’en favoriser la représentativité. Comment intégrer dans le processus consultatif démocratique les acteurs religieux non institutionnels, pas seulement les responsables des cultes qui monopolisent la légitimité de leur groupe par une position acquise historiquement, mais les croyants a institutionnels, les alter-croyants, les croyants sans appartenance religieuse ou revendiquant aucune appartenance. Des pistes de travail, que j’avais déjà évoquées, notamment autour de projets portés par certains acteurs associatifs (cf. infra) auprès du Conseil de l’Europe, me semblent intéressantes et mériteraient davantage de reconnaissance. Si l’interconvictionnalité était un moyen positif pour faire vivre l’idéal démocratique de la laïcité ?

Voir aussi :

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<![CDATA[Le colloque habemus gender à l’université libre de Bruxelles (II) « Théorie du genre », espace et géographie d’un syntagme construit]]> /2014/05/le-colloque-habemus-gender-a-l-universite-libre-de-bruxelles-ii-theorie-du-genre-espace-et-geographie-d-un-syntagme-construit.html /2014/05/le-colloque-habemus-gender-a-l-universite-libre-de-bruxelles-ii-theorie-du-genre-espace-et-geographie-d-un-syntagme-construit.html Wed, 21 May 2014 10:30:03 +0200

Depuis quand les catholiques parlent-ils de « théorie du genre » ? Du factuel du bon aloi qui était très attendu a été rappelé, notamment lors du discours d’introduction par l’un des organisateurs clés David Paternotte (ULB).

  1. L’opposition à la « théorie du genre » n’est pas classable parmi les éléments constitutifs d’une « exception culturelle» française. Elle est encore moins réductibles aux événements français autour du nouveau programme de SVT de Première en 2010 ou aux polémiques autour de mariage pour tous en 2013. Il y a depuis le milieu des années 1990, des acteurs institutionnels catholiques (le Conseil Pontifical de la Famille, le synode romain des évêques africains, les délégations près du Saint-Siège ou du Conseil de l’Europe) mobilisés pour diffuser l'expression « théorie du genre ».
  2. Une telle mobilisation ne présume pas de la diversité du groupe confessionnel catholique lui-même, qui ne saurait se réduire à la forme exprimée du Magistère, et qui se décline en autant de réceptions nationales et d’acteurs différents. La distinction « foi » / « religion » est ainsi un présupposé qui permet d’introduire une réflexion qui ne détermine pas le positionnement catholique mais permet de distinguer les lieux de pluralisme interne.
  3. Cherchant à chronologiser le phénomène, David Patternote donne comme date initiale 1995 et la conférence de Pékin lorsque le terme arrive, au grand dam de la délégation du Saint-Siège, dans la déclaration finale. Pour le politiste, on pourrait l’interpréter comme une stratégie pour reprendre la main à l’ONU en mobilisant, dans le cadre plus large de la « nouvelle évangélisation », une politique pro-active pour contrer la sécularisation des anciennes terres de haute pratique religieuse chrétienne (l’Europe et l’Amérique Nord).

La rupture des années 1990

Pourquoi le milieu des années 1990 pour comprendre l’essor de cette dynamique catholique de mobilisation? Éric Fassin (Paris 8), dans son papier, a pu montrer qu’à partir du moment où l’universalisme du discours des droits de l’homme tendait de plus en plus intégrer la lutte contre l’inégalité homme-femme, les droits reproductifs et les droits LGBT, le Vatican s'est mis à disqualifier les droits de l'homme et leurs orientations contemporaines au nom du culturalisme exacerbé, exprimé comme un «relativisme», et la mise en exergue d’un nouvel «universal» (au sens de la querelle des universaux), qui serait fondé sur la nature et qui s'exprimerait par le « droit naturel ».

Une riposte catholique efficace au plan international

Lors de la séance inaugurale, une intervenante issue du champ de l’engagement plus politique, Alexandra Adriansens, présidente de la direction à l'égalité des chances de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a témoigné avec beaucoup d’émotion et, comme un appel à l’aide du côté de l’université, dans ce sens. J'ai été touché par son témoignage sur la remise continue en cause du terme de genre dans la décennie 2000 et au-delà dans les conférences onusiennes et auprès des sessions du Conseil de l’Europe. Pendant longtemps, les mouvements féministes qui souhaitaient, généralement, dépasser 1995 en viennent surtout aujourd'hui à vouloir seulement en conforter les acquis. Alexandra Adriansen nuance ainsi les conclusions adoptées pour « Pékin + 15» (2010) à l’issue de la réunion de la commission onusienne sur le droit des femmes. Unanimes comme on l'a alors dit dans la presse ? mais, au prix de nombreuses coupes, concédées suite au blocage portée par une coalition entre l’Iran, la Russie, l’Union Africaine… et le Saint-Siège. Idem, en 2011, avec le terme « gender » supprimé de tout le texte et l’impossibilité de faire adopter une résolution finale… On retrouve ainsi le Saint-Siège s'alignant sur la politique internationale de pays ne respectant pas les droits humains fondamentaux pour contrer l'extension du terme genre, des droits reproductifs et des droits LGBT.

Un effet performatif

Sur un temps plus court, l'explication donnée par la sociologue Sara Garbagnoli (EHESS) m'a plutôt convaincu. Cette dernière a cherché à comprendre comment le syntagme "théorie du genre" est en lui-même opératoire. Il déploie un horizon performatif et construit, en le nommant, un ennemi intellectuel unifié, d'où son expression de "rite performatif opérant". Si l'expression "théorie du genre" est présente dans le Dictionnaire des termes ambigus et controversés du Conseil Pontifical de la Famille et employée, dès les années 1990, par Tony Anatrella, elle connaît une période de latence avant de connaître un essor dans le débat public au cours des années 2000. En France, l'envol vient véritablement des mobilisations sociales autour du mariage pour tous. En Italie, la "greffe" lexicale prend également, au prix même du paradoxe : les études de genre ne sont même pas organisées à l'université…

Faut-il en réalité remonter aux années 1990-2000 pour comprendre la situation actuelle ? Cette analyse a été astucieusement complétée par la lecture complémentaire proposée par le politiste Romain Carnac (EPHE). Ce dernier a bien montré comment, le discours romain sur la différence des sexes et le féminisme, ne doit pas surinterpréter, et surtout pas autour des années péri-conciliaires et d’aggiornamento, la conversion à la rhétorique d l’égalité hommes-femmes. Celle ci n’est possible que si elle ne remet pas en cause la morale conjugale traditionnelle (Humanae Vitae 1968), l’organisation des ministères (Ordinatio sacerdotalis 1976), et, de manière générale, l’économie générale des rôles sociaux dans lesquels les femmes seraient privées de leur « génie propre » (Mulieris dignitatem)...

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<![CDATA[Le colloque habemus gender à l’université libre de Bruxelles (I) une impression générale/]]> /2014/05/le-colloque-habemus-gender-a-l-universite-libre-de-bruxelles-i-une-impression-generale.html /2014/05/le-colloque-habemus-gender-a-l-universite-libre-de-bruxelles-i-une-impression-generale.html Tue, 20 May 2014 10:30:19 +0200

Dans la grande famille des colloques études de genre/catholicisme, il y avait, jusqu’à présent, un sous-type bien représenté et quasi-hégémonique. Celui des colloques organisés par des acteurs confessionnels, instituts et associations catholiques, afin de comprendre les études de genre et évaluer leur compatibilité avec la foi chrétienne (ou non).

En voici peut-être un deuxième : celui qui cherche à comprendre comment le catholicisme reçoit les études de genre . On ne peut, en tout cas, que se réjouir de celui qui vient de se tenir à l’Université Libre de Bruxelles les 15 et 16 mai derniers. Pour compléter, le titre et poursuive l’allusion, « annuntio vobis magnum gaudium » : « habemus gender ». Au-delà de la blague, le sous-titre du colloque était peut-être plus clair : « déconstruction d’une riposte religieuse ». Il en exprimait plutôt clairement le but : comprendre comment l’institution cherche à mobiliser les fidèles contre le signifiant construit de « théorie du genre ». Un fil rouge : comment des institutions et acteurs catholiques, depuis Rome, ont construit la catégorie lexicale à des fins de nouvelle évangélisation, en mobilisant de manière identitaire des réseaux confessionnels, et cherchent à s'opposer, avec efficacité, à l'extension de certains droits humains qui concernent les femmes et les LGBT (à l'ONU ou au Conseil de l'Europe) ?

Ce colloque répond même à des voeux anciens formulés de ce blog. Il a cherché à étudier les contextes dans lesquels sont nés les textes apologétiques des positions catholiques et la façon dont se sont formulées les critiques confessionnelles des études de genre. Toutefois, à certains moments, j'ai fait le dos rond. Certaines interventions avaient une mauvaise tendance à faire la litanie des malheurs des temps contemporains, sans jamais faire l'inventaire des propres faiblesses des milieux militants pour les droits humains. Peut-on vraiment, d'un côté, soutenir intellectuellement le caractère irrémédiable de l'essor des droits LGBT et reproductifs, vus comme devant se déployer quasi-téléologiquement, et, s'étonner, de l'autre, des résistances sociales au changement portées par les groupes confessionnels ? N'y a-t-il pas un curieux paradoxe ?

Des lectures par la crise de l'idéal démocratique, les faiblesses du recrutement des milieux féministes ou de transmission entre générations, le repli identitaire, plus général, dans un temps contemporain globalement déprimé auraient pu permettre de faire un portrait plus juste, autant à charge qu'à décharge de la situation. À certains moments, j'ai même un peu frémis intérieurement. Comment, doctement, s'inquiéter de la diffusion des thèmes anti-genre en pointant le rôle des réseaux sociaux, des nouveaux outils de communication et d'informations, sans se demander pourquoi ne pas les avoir investis et avoir autant laissé le terrain aux opposants ? Avant le travail entamé sur la toile par des intellectuelles, comme, par exemple, sur le blog intitulé Genre! (aux côtés d'autres mais parmi les premiers), on ne voyait pas grand monde sur l'Internet francophone… J’ai été toutefois sensible à la façon dont certains universitaires, dans les coursives ou à la tribune du colloque, ont assumé leur incapacité, jusqu’à présent, à produire une parole audible sur les études de genre dans le grand public. Ils ont parfois reconnu, qu’ils n’ont pas vu venir la vague de mobilisation sociale et l’ampleur de la polémique.

Si les inquiétudes militantes contaminaient clairement des interventions, était-ce pour autant un colloque politique ? L'affiche, les personnalités, la tonalité générale pourraient le laisser penser mais halte au faux procès (qui a déjà commencé çà et là). À mon sens, il s'agissait globalement d'un colloque qui assumait un point de vue situé, assurément, mais qui récusait le faux universalisme dans lequel on aime à loger ses oppositions en pointant l’autre comme un « idéologue ». Il y avait peut-être également un phénomène de réassurance identitaire dans ce colloque. Une génération d'études féministes recevait ses héritières et héritiers, identifiait le chemin parcouru depuis les années 1970, tout en étant lucides sur les acquis fragiles tant dans la vie sociale que la vie académique.

Peut-on retenir un idée général sur un événement aussi foisonnant dont on suivra avec intérêt les actes ? Une chose m'a frappée. C'est peut-être purement subjectif. Le conflit à l'œuvre aujourd'hui semble naître de la rencontre entre une rhétorique « moderne », catholique, croyant à la cohérence ultime de son système intellectuel et une galaxie d’études «post moderne», où la déconstruction, ne laisse pas forcément à mettre en place un système similaire inversé.

Je crains que, à l’instar de ce qui s’est passé au moment, malheureusement oublié des débats autour du modernisme au début du XXe siècle, le catholicisme appréhende l’autre comme soi-même, comme un double inversé, et un ennemi disposant d’un dogme et d’un agenda anti-catholique. D’où la réflexion d’une des intervenantes, professeur de bio-éthique, Mylène Botbol-Baum sur la nécessité, plus que jamais, de développer, même au sein des études de genre, une pensée inclusive qui ne soit pas une «contre riposte» à la riposte catholique.

J’aime l’idée : la recherche d’une pensée qui ne soit pas fondée sur l’exclusion ou le binaire. Les études de genre restent des études fondées sur des sujets biographiques engagés, historiquement construits, qui ne perçoivent pas l’autre comme un ennemi que l’on doit éliminer lorsqu’il surgit. Parviendrons-nous à être butlériens dans la réponse aux anti-genre ?

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<![CDATA[Corps et identité]]> /2014/02/corps-et-identit%C3%A9.html /2014/02/corps-et-identit%C3%A9.html Wed, 05 Feb 2014 10:30:58 +0100

2ème série de journées scientifiques « Confrontations autour du genre » organisées à l’Université catholique de Lyon par l’association d’intellectuels chrétiens Confrontations et l’Institut des sciences de la Famille (UCLY) (3).

Le vendredi matin a été consacré par la mise sur la table plus substantiellement de ce qui fait problème à travers une réflexion autour de l’interraction du corps et de l’identité. Deux exposés se sont succédés, en rejouant l’opposition conceptuelle nature/culture. Claire Brun (UCLy, EPHE), dans un premier temps, a cherché à rappeler ce que pouvait dire l’endocrinologie et comment l’imprégnation du cerveau, par des hormones se retrouvait, dans les comportements humains. Puis, David Le Breton (Université de Strasbourg) a relativisé, en tant qu’anthropologue, la prétention de la science à expliquer comme une évidence la bi-catégorisation hétérosexuelle homme/femme. Il a préféré développer des variations plutôt libres autour du corps contemporain comme « espace de signification », « récit », « surface d’inscription », « lieu d’auto-engendrement ». Il tirait ses exemples d’écrits théoriques de militants ou de ses observations sur les conduites des adolescents à risque.

Prvtdncr & Bodega Vendetta, Lucy.

Prvtdncr & Bodega Vendetta, Lucy.

Plus précisément, Claire Brun a soutenu une approche des hormones comme destin pendant les bon deux tiers de son exposé avant, dans un dernier tiers, de relativiser, subitement, toutes les limites de ce mode de raisonnement : les expériences développées à partir d’individus déjà socialisés, la plasticité des fonctions cérébrales, l’accentuation sociale des différences innées... Le paradigme n’était donc pas celui d’une psychologie évolutionniste forcenée et pouvait même inclure des éléments aux travaux de Catherine Vidal (sans aller toutefois jusqu’à ceux d’Anne Fausto-Sterling). David Le Breton (Université de Strasbourg) a peut-être péché par optimisme, en jouant une certaine forme de bravoure. Il a brodé un propos à partir de citations de militants queers comme Pat Califia ou d’extraits d’Antoinette Fouque.

Ce qui ne manqua pas d’éveiller une certaine perplexité de l’auditoire, semble-t-il, peu enclin à la méthode foucaldienne de la déconstruction sociale par les marges. Une historienne des femmes et du genre n’a pas hésité à lui rappeler l’épaisseur des corps, leur matérialité, le fait qu’ils comptent dans l’ordonnancement des vies, par exemple dans l’expérience de la maternité. Les deux exposés avaient clairement leur limite qui ont conditionné le développement de la conversation qui s’en est suivi. Peut-être que le grand écart entre les deux points de vue n’a pas été à même de susciter un débat fructueux sur la socialisation différenciée entre garçons et filles, les processus de domination et de normalisation des comportements.

La matinée s’est terminée par un exposé historique de Fabrizio Amerini (Université de Parme) sur la différence des sexes dans la pensée et l’œuvre de Thomas d’Aquin... J’y ai compris, peut-être à tort, que Thomas d’Aquin, à moins de faire violence au texte et son contexte médiéval, était un penseur très éloigné de notre point de vue contemporain. Il a une vision de l’engendrement physique — « thermodynamique » — différencié entre mâle et femelle, qui justifie la subordination des femmes. S’en suivirent des considérations autour des façons de modérer ces modes de raisonnements. J’ai souri ainsi en découvrant que « le plus parfait en soi n’est pas toujours ce qui est le plus parfait en essence », raisonnement pouvant aménager la possibilité de rencontrer une femme relativement plus parfaite à la norme supérieure masculine générale... Dans les passages concernant la Vierge Marie, l’œuvre de Thomas d’Aquin donnerait des pistes relativisant son androcentrisme : l’infusion de l’âme peut avoir lieu après sa formation...

Corps et identité

Je n’ai pas compris où mène ce genre de raisonnement, en dehors du goût pour l’érudition historique, dans le sens où même la théologie catholique contemporaine n’est plus un thomisme pur. Ce qui aurait été intéressant ici, c’est de voir comment le thomisme, via le néo-thomisme, né en réaction du modernisme au début du XXe, a nourri le Magistère catholique dans son discours sur la différence des sexes (le caractère spécifique de la féminité renversant la subordination de jadis) ainsi que sur la modernité sexuelle et affective. Et ce depuis le début du XXe siècle au moment où elle commence à entrer en conflit avec les paradigmes dominants des sciences humaines et sociales ou bien de l’évidence sociale contemporaine.

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<![CDATA[Le christianisme au défi du genre ?]]> /2014/02/le-christianisme-au-d%C3%A9fi-du-genre.html /2014/02/le-christianisme-au-d%C3%A9fi-du-genre.html Tue, 04 Feb 2014 10:30:54 +0100

2ème série de journées scientifiques « Confrontations autour du genre » organisées à l’Université catholique de Lyon par l’association d’intellectuels chrétiens Confrontations et l’Institut des sciences de la Famille (UCLY) (2).

L'Université catholique de Lyon (UCLy)

L'Université catholique de Lyon (UCLy)

Pour en avoir suivi plusieurs, les colloques genre en contexte catholique sont toujours des machines délicates à monter pour les organisateurs.rices et encore plus délicates à décrire pour les observateurs. Beaucoup de regards se braquent sur les interventions, prêts à guetter les expressions qui fâchent, à compter les bons et les mauvais points entre des positions. Je me contenterai donc d’une approche chronologique et plutôt descriptive, quitte à glisser, çà et là, les réflexions qui ont pu surgir dans mon esprit au cour de l'événement.

Le moment liminaire du colloque fut une intervention, le jeudi soir, sous forme de conférence, du dominicain Hervé Legrand autour du thème très vaste « les évolutions des relations hommes-femmes dans le christianisme aux défis de l’histoire ». Le principal mérite de son exposé est de faire le lien entre la première génération des théologiens soucieux de déconstruire l’androcentrisme chrétien, les « féministes chrétien.nE.s», les « théologiens féministes » des années 1970, d’un côté, et les chrétiens soucieux de ne pas laisser le concept de genre à l’espace séculier, d’un autre.

Sans surprise, le théologien ecclésiologue souhaite proposer le genre comme un « concept heuristique » pour comprendre le catholicisme et, ainsi, sortir de la perception du genre comme « une menace ». Pour y parvenir, sur un ton plaisant, il a dressé une sorte de grande fresque afin de démontrer que les religions endossent une part, pas la totalité, mais leur part, de la responsabilité dans la subordination des femmes.

J’ai beaucoup d’affection pour ce théologien. Je crois qu’il incarne le courant du catholicisme, né dans l’après-concile qui a cherché, sérieusement, sincèrement, et loyalement, l’ouverture. Néanmoins, le champ de ses références pour penser le genre est-il encore connu pour aboutir à une changement au sein du catholicisme français contemporaine ? Au détour d’un propos, il évoque Ann Børressen et sa thèse sur les femmes dans la patristique de Thomas d’Aquin et d’Augustin d’Hippone publiée, entre le France et le Danemark, en 1968. Son outil conceptuel : l’ « androcentrisme » : cette façon de normer le monde en partant du point de vue masculin, de l’expérience masculine et d’une référence masculine...

La question de l’égalité hommes-femmes forme-t-il ce qui pose le plus de problème au catholicisme présentement? D’une certaine manière oui, on établit souvent un parallèle historique, au milieu des années 1990, entre les ordinations dans l’Église d’Angleterre, l’adoption du concept de genre dans l’ingénierie sociale de l’ONU (1995), et le discours magistériel de Jean-Paul II rappelant l’importance du motif différentialiste et les premières prises de positions des nonciatures contre la « théorie du genre ».

Néanmoins, humblement, j’ai le sentiment que ce qui pose problème, au-delà de la question intra-ecclésiale des rapports hommes-femmes, de leurs soubassements théologiques ou exégétiques ainsi que les éclairages qu’apporte spécifiquement le comparatisme méthologique de l’œcuménisme, c’est bien l’interrogation proprement contemporaine autour des identités sexuelles et la capacité (ou non), légale, souhaitable, symbolique, de s’affranchir de la matrice hommes-femmes hétérosexuelles ?

Ce qui est, par contre, surprenant c’est le maintien — contexte lyonnais marqué par des figures comme Marie-Jeanne Bérère, Henri Bourgeois, Donna Singles ? — de la question des ministères féminins. On aurait pu croire que, depuis les textes de Jean-Paul II et de la Congrégation de la Doctrine de la Foi (demandant d’arrêter les questionnements catholiques théologiques sur ces questions), aurait anesthésié le champ. Mais, non, plusieurs courageuses intervenantes ont bravé, le premier tour de questions (masculines il va de soi) rappelant, ou courtoisement, ou fermement, ou de manière plus alambiquée, les positions romaines (sans les nommer explicitement).

Pour un observateur extérieur, on ne pouvait qu’en se réjouir : les questions de genre travaillent la sociologie du catholicisme français.

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<![CDATA[Genre/catho, une dynamique d'ouverture au prix d'un glissement lexical ?]]> /2014/02/genre-catho-une-dynamique-d-ouverture-au-prix-d-un-glissement-lexical.html /2014/02/genre-catho-une-dynamique-d-ouverture-au-prix-d-un-glissement-lexical.html Mon, 03 Feb 2014 10:30:04 +0100

2ème série de journées scientifiques «Confrontations autour du genre» organisées à l’Université catholique de Lyon par l’association d’intellectuels chrétiens Confrontations et l’Institut des sciences de la Famille (UCLY).

Pouvait-on rêver d’un contexte pareil pour organiser de telles journées d’étude ? Les optimistes diront qu’elles ne pouvaient être qu'une bonne réponse aux angoisses des parents d’élèves, qui ont volontairement enlevé vendredi dernier leurs enfants des écoles pour protester contre l’introduction de la « théorie du genre », instillée à l’école par l’ABC de l’égalité... Les plus sceptiques auraient pu s’inquiéter du climat polémique peu propice aux échanges constructifs… Quel bilan tirer de ces journées scientifiques ? Paradoxalement, je vois en ce moment une trajectoire d’ouverture se dessiner. Surprenant alors qu’au même moment un mouvement de retrait des enfants de l’école s’est développé sur la base d’une rumeur !

Je m’explique. Les chronologies sont croisées. Il faut peut-être distinguer le débat académique et la réception des idées par les groupes sociaux. Mais le genre fit polémique également dans les sciences laïques avant de se banaliser dans les années 1990 en France. Pour les catholiques, le colloque à Lille d’il y a 2 ans était une étape d’un processus d’acculturation et de métissage de sciences religieuses séculières et laïques. Cette trajectoire se poursuit depuis. Quelques faits. L’imprécation basique à l’encontre de la « théorie du genre » laisse place à un nouvelle ligne argumentaire, sauf dans les milieux les plus remontés contre le mariage pour tous et conséquemment le gouvernement. Même un aussi farouche opposant que la Manif pour tous ne prend plus position contre la « théorie du genre », dont elle prend elle-même à douter de l’existence, mais contre « l’idéologie du genre » (1). Dès l’université d’été de septembre dernier (2013), on pouvait le voir avec un atelier organisé autour du « concept de genre » et non plus de la « théorie du genre », pourtant désignée sous ce vocable dans plusieurs documents officiels catholiques depuis le milieu des années 1990 (2). Évolution lexicale, plutôt que révolution, indéniable. Ce qui était placé il y a quelques temps dans le discours de la science, ses critères objectifs ou institutionnels de régulation, devient une opinion politique parmi d’autres.

Ce qui n’est pas rien : être en faveur du genre est un projet de société qui rentre dans le périmètre du débat démocratique, libre et pluriel. Non plus une erreur scientifique qu’il faudrait combattre dans l’espace académique du savoir. L’abandon du « théorie » révèle, en tout cas, un changement d’axe communicatif pour la Manif pour tous : le genre n’est plus une opinion contraire à l’évidence de la science, à ce qu’elle dit dans ses conclusions les plus récentes, mais davantage une proposition pour organiser les rapports sociaux. Ce qui devient l’objet du débat, c’est l’égalité hommes-femmes et l’émancipation des minorités sexuelles, et ce n’est pas plus mal de se le dire franchement (3). La Manif pour tous dit désormais défendre la "complémentarité des sexes" et ainsi revendiqué ouvertement son hostilité à la majorité des féminismes tels qu'il s'énoncent, au moins, depuis la seconde vague des années 1970. De son côté, l’école républicaine ne doit-elle pas assumer positivement qu’elle lutte contre les stéréotypes de genre, les discriminations et l’homophobie ?

Ce désarmement linguistique, n’est-il non plus le reflet que le camp des scientifiques, anthropologues, philosophes, ou biologistes, ressources prêts à soutenir l’idée d’une ineptie totale du champ des études de genre se restreint progressivement ? Le document produit par la Manif pour tous ne fait pas reposer ses contre-arguments sur des références scientifiques au sens strict, mais des considérations générales n’explicitant pas forcément leurs sources, sauf l’une à la philosophe Sylviane Agacinski (4).

Autre élément dans cette trajectoire que j’identifie : le 12 novembre 2013, la Croix titrait sur « comprendre les enjeux du genre ». Théorie du genre sans guillemets ni précaution oratoire reste désormais circonscrit dans un espace, allant du Figaro à la presse d’extrême-droite, en passant par des titres comme Famille chrétienne. Dans l’article liminaire de la Croix, on lit même une opposition lexicale, entre question du genre, enjeu de genre, identité de genre d’un côté, et « théorie du genre » mise entre guillemets de l’autre. Ne serait-ce pas la « théorie du genre » qui devient l’objet lui-même à interroger ? La charge lexicale s’inverserait-elle ? Je le crois.

Troisième élément, sur la page Facebook d’un ancien vicaire épiscopale de la jeunesse à Paris, responsable du diocèse des routes étudiantes du pèlerinage de Chartres, je découvre, il y a deux jours une réclame pour une page du bulletin diocésain Paris Notre-Dame « Et si on réfléchissait au genre ? » avec le commentaire suivant « et si avant de parler, on se former ? ». Faut-il comprendre, au prix du sous-entendu, que des acteurs catholiques aient pu dire des choses maladroites ? Le lien renvoyait à un entretien avec Antoine Guggenheim, directeur du « pôle recherche » du « Collège des Bernardins », le centre de promotion culturelle de la voix catholique dans les sphères intellectuelles à Paris. Le prêtre appelle à sortir d’une démarche manichéenne sans abandonner son discernement :

Je crois que, pour un engagement vrai et efficace, il est utile de distinguer ce qui, dans la théorie du genre, sonne juste, et l’idéologie par laquelle certaines personnes, en poussant à l’extrême des tendances modernes, risquent de créer beaucoup de désordre et de violence.

Le ton ouvert ne change pas en réalité la condamnation : le même document renvoie à une bibliographie de travail où on croise Tony Anatrella et Elisabeth Montfort. Déjà contenu dans le document de l’épiscopat français rédigé par Jacques Arènes en 2005 autour de la « problématique du genre », on retrouve une distinction conceptuelle entre des « études de genre », dont l’acceptabilité est de moins en moins remise en cause, même dans le périmètre des sciences, dont on peut également et ponctuellement saluer la pertinence des questions, et leur surgeon militant, mobilisé à des fins politiques, encore désigné sous ce terme de « théorie du genre » . Au colloque de Lyon, Françoise Parmentier, de Confrontations, dans son discours inaugural précise : « de plus en plus de chercheurs s’emparent cette question du genre ». Elle en en salue aussitôt les promesses heuristiques, tout en concédant que des « théories du genre ont pu servir de justification à la la Loi Taubira [ouvrant le mariage aux personnes de même sexe] ».

Cette évolution peut faire sourire. Elle peut être taxée d’hypocrisie. Mais elle est extrêmement menaçante, quand on y réfléchit pour l’ « anthropologie » chrétienne. La conception philosophique qu’elle sous-entend, doit concéder qu’elle a un caractère situé, marqué et abandonner sa prétention à une immédiate universalité. Cette position permet aussi d’amorcer un espace de réflexion d’échange et d’acculturation pour lequel je plaide personnellement sur ce blog depuis plusieurs années. D’une certaine manière, c’est également une relative exculturation que doit accepter le groupe confessionnel catholique dans ses lieux de production de savoirs et de discours. Il ne peut plus s’appuyer sur l’état actuel de la science pour réinjecter, simplement, de la légitimité à des positions dogmatiques ou morales qui sont en crise (la différence hommes-femmes dans le mariage, le monopole masculin sur certaines fonctions sociales, le caractère désordonné du désir homosexuel) mais les négocier, quitte à les recomposer (5).

Le colloque de Lyon s’insère, me semble-t-il, dans cette dynamique. Le recteur s’adressant aux membres du colloque se réfère à la longue tradition de la disputatio médiévale pour justifier un tel événement. Lors de la première séance « Corps et identité », Jean-Marie Gueuillete, docteur en médecine et en théologie, professeur d’UCLy, directeur du « centre interdisciplinaire d’éthique », demande aux intervenants, représentants de différentes sensibilités, d’éviter d’employer le terme d’ « idéologie » pour désigner la position de l’autre. Mais alors, il n’y aurait pas d’idéologie du genre ? Je suis perdu. La Manif pour tous devrait-elle réfléchir à cette expression ? Dans un prochain billet, le colloque en dehors de son contexte, dans ce qu’il dit...

(1) MASSILLON, Julien, "Au Grand Journal, Ludovine de la Rochère admet que la théorie du genre n'existe pas", Yagg, adresse URL : http://yagg.com/2014/01/30/au-grand-journal-ludovine-de-la-rochere-admet-que-la-theorie-du-genre-nexiste-pas/ (page consultée le 1er février).

(2) Voir, par exemple, le dossier "Théorie du genre" du site de la Conférence des Évêques de France, adresse URL : http://www.eglise.catholique.fr/actualites-et-evenements/dossiers/la-theorie-du-genre/la-theorie-du-genre.html (page consultée le 1er février).

(3) Position exprimée avec franchise et verdeur : LECOQ, Titiou, "J'en ai le raz-le-bol qu'on doive s'excuser à cause de la 'théorie du genre' ", Slate, 31 janvier 2014, adresse URL : http://www.slate.fr/story/82929/colere-gender (page consultée le 1er février).

(4) Dans la note 7, La Manif pour tous, L'idéologie du genre, disponible en ligne, adresse URL : http://lamanifpourtous.fr/fr/toutes-les-actualites/954-publication-d-une-note-sur-l-ideologie-du-genre (page consultée le 1er février).

(5) Même s’il ne s’agit peut-être que d’un accommodement stratégique. Dans des lieux les plus exposés à la remise en cause de la sécularisation comme le champs des études contemporaines de surcroît. Un participant du colloque me confie qu’il a peur également d’une déception des catholiques d’ouverture espérant trop la possibilité d’aménager le Magistère dans un sens moins différentialiste. Il fait ainsi référence au projet annoncé d’une encyclique du pape François sur l’ « écologie humaine », dont il imagine qu’elle sera une variation autour du motif classique essentialiste. Les échos autour de la « théologie de la féminité » à développer serait également un signe aussi avant-coureur.

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<![CDATA[Histoire des femmes, histoire du genre, histoire genrée.]]> /2013/12/histoire-des-femmes-histoire-du-genre-histoire-genr%C3%A9e.html /2013/12/histoire-des-femmes-histoire-du-genre-histoire-genr%C3%A9e.html Sun, 08 Dec 2013 13:58:45 +0100

C'est avec un certain bonheur que j'ai assisté au Colloque "Histoire des femmes, histoire du genre, histoire genrée" organisé jeudi et vendredi derniers à l'Université Paris 8 Saint-Denis par Valérie Pouzol et Yannick Ripa.

Ces quelques lignes n'ont pas la prétention de faire un bilan exhaustif de ce qui s'est dit et vécu durant ces deux jours mais juste proposer, en assumant leur subjectivité, quelques réflexions.

2. Ce qui ressort en deux jours de colloque c'est assurément l'évolution propre au champ des études de genre en histoire. La controverse d'une approche par le genre invisibilisant les femmes semble s'être estompée et même appartenir désormais à une autre époque. L'histoire des femmes a-t-elle d'ailleurs encore un sens ? L'expression d'une "histoire centrée sur les femmes" est évoquée pour conserver une continuité avec le programme initial de l'histoire des femmes, qui consistait à faire sortir les femmes des "silences de l'histoire" selon l'expression de Michelle Perrot.

Néanmoins, la multiplication des études sur la masculinité fut vraiment marquante : une séquence entière du programme "quand l'histoire du genre révèle l'histoire du masculin" ainsi qu'une communication sur les hommes engagés dans le féminisme (Philippe de Wolf) y étaient ainsi consacrés. Pour aborder la question des hommes, il est toutefois très notable que le concept de domination, qu'il soit entendu dans le sens historique des théories féministes ou — en contexte français — selon les analyses de Pierre Bourdieu, recule.

De manière générale, le concept d'un patriarcat conçu comme l'envers sexué de toute domination laisse désormais place à des approches beaucoup plus sensibles aux configurations localisées de pouvoir (Patrick Farges sur les Juifs allemands en Palestine mandataire, Mathieu Marly sur la virilité des sous-officiers français à la fin du XIXe siècle). La venue de Raewyn Connel le printemps dernier à l'EHESS est-elle à l'origine de cet engouement pour le concept de masculinité hégémonique et de ses déclinaisons conceptuelles (masculinités subalterne, complice, etc) ?

La présence des organisateurs de ce colloque (Mélanie Gourarier, Florian Voros et Gianfranco Rebucini) a fait en tout cas très favorablement le lien entre les deux événements scientifiques. J'y vois personnellement le recul des théories métaphorisant sur le plan linguistique le genre (Joan Scott, Judith Butler), au prix parfois de l'hermétisme, pour renouer avec des approches plus empiriques et descriptives de contextes localisés de pouvoir et de domination.

3. La dimension "genrée" c'est-à-dire l'étude de la dynamique entre les sexes, des réappropriations culturelles des phénomènes sociaux par une logique binaire et hiérarchique, de la dialectique entre les pratiques et les représentations, entre les individus et les dynamiques sociales semble désormais bien acquise…. Elle ouvre de multiples pistes d'interrogations et de stimulantes relectures des récits historiques déjà bien connus.

Fabrice Virgili a ainsi présenté le LabEx "faire une nouvelle histoire de l'Europe" et son axe 6 "genre et identités européennes". Si l'historiographie est surtout sensible jusqu'à présent à la construction communautaire, le genre peut être un outil rénovateur du récit historique et permettre d'étoffer une histoire sociale européenne. Mercedes Yusta-Rodrigo (Paris 8) a ainsi cummmuniqué sur la Fédération démocratique des femmes pour montrer comment l'historiographie de la Guerre Froide peine encore à saisir la façon dont la Guerre Froide a provoqué une réorganisation des systèmes de genre, et ceci dans les deux blocs.

4. Le colloque de Paris 8 donnait enfin l'occasion de découvrir le nouveau bâtiment des Archives Nationales de France à Pierrefitte-sur-Seine. Plus que le bâtiment, ce fut vraiment l'occasion d'une rencontre des personnels des archives. L'une des contributions les plus intéressantes fut sûrement celle à deux voix, d'Emmanuelle Giry et Denise Ogilvie, conservatrices respectivement au département Éducation, Culture et Affaires Sociales et au département Justice et Intérieur des Archives Nationales.

Archives Nationales de France, site de Pierrefitte-sur-Seine. Architecte : Massimiliano Fuksas.

Archives Nationales de France, site de Pierrefitte-sur-Seine. Architecte : Massimiliano Fuksas.

De manière peut-être iconoclaste mais vivifiante, elles ont remis en cause le motif récurrent d'une historiographie féminisme : les femmes n'apparaissent pas dans les archives publiques (d'où le recours nécessaire aux archives privés ou du for privé). Exemples à l'appui, les deux conservatrices ont montré que parfois les chercheur.se.s ont imputé aux sources des griefs qu'il aurait mieux valu adresser aux outils classificatoire du 19ème sicle. L'archivistiques contemporaine semble elle-même avoir intégré la critique venant des études féministes ou d'autres courants de sciences humaines et sociales.

La collecte de documents et leur classement cherchent désormais à se faire pour être en accord avec la société telle qu'elle est dans son ensemble. La mise en place d'outils d'analyse des fonds, les temps de formation mais aussi la possibilité de rencontres individuelles préalables sont désormais des axes d'investissements des personnels des archives afin de mettre en valeur les apports de l'historiographie.

***

En guise de conclusion, il y a comme un décalage manifeste entre l'air du temps, les débats stériles et souvent oiseux autour de la "théorie du genre" et ses supposés funestes desseins sur les enfants, et la diversité intellectuellement vivifiante des études historiques sur le genre aujourd'hui. Comment faire circuler dans la sphère plus générale des savoirs et de la culture partagée ces nouveaux outils et ces nouvelles approches ? La nouvelle génération des chercheuses et études genre auront sûrement à réfléchir de manière spécifique sur la façon de vulgariser leur champ si riche, sans quoi, l'institutionnalisation grandissante dont ils profitent pourrait être remise en cause par une vague de fond conservatrice, nourries de préjugés et d'idées reçus sciemment entretenus par certains acteurs sociaux.

Histoire des femmes, histoire du genre, histoire genrée.
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<![CDATA[Quel avenir pour les réseaux du Parvis? (un an plus tard)]]> /2013/10/quel-avenir-pour-les-r%C3%A9seaux-du-parvis-un-an-plus-tard.html /2013/10/quel-avenir-pour-les-r%C3%A9seaux-du-parvis-un-an-plus-tard.html Wed, 23 Oct 2013 10:09:58 +0200

L'année dernière je signais un billet intitulé "quel avenir pour les réseaux du Parvis" ? À l'approche de l'assemblée générale de la Fédération des Réseaux qui aura lieu le dernier weekend de novembre prochain à Lille, certaines de mes questions demeurent même si ma réflexion évolue.

Pour comprendre "le Parvis", il faut rappeler qu'il s'agit d'un ensemble composite de plusieurs nébuleuses chrétiennes. On y trouve les héritiers de l'Action catholique "à la française", c'est-à-dire "spécialisée" et souhaitant acculturer le christianisme dans les milieux de vie, avec par exemple la JEC ou l'ECCO (équipe de chrétiens en classe ouvrière, Caen). Mais également les soutiens de Jacques Gaillot avec les groupes Partenia. Ou encore les relais français de la contestation "nous sommes aussi l'Église" née en Autriche dans les années 1990 et désormais mondialisée sous le sigle "IMWAC" (International Movement We Are Church). S'adjoignent également des groupes de chrétiens locaux, comme le "SEL" en Vendée, ou catégoriels, les femmes de prêtres et les prêtres mariés de Plein Jour, les féministes chrétiennes de FHEDLES, les homosexuels chrétiens de David et Jonathan. Différents héritages et différentes histoires. Différents positionnement militants également s'y croisent. Ils cohabitent dans un consensus minimal autour d'un humanisme chrétien. Il existe une convergence entre laïcs et religieux vers la défense de l'humain et la recherche de justice. Le dernier numéro de la revue des Réseaux atteste bien cette ligne avec son thème "humaniser le monde par delà les religions". Pas "avec" ou "sans" mais "au-delà".

L'année dernière, je pointais une tension structurelle entre un pôle de chrétiens "sociaux", insatisfaits de la façon dont l'enseignement social de l'Église est réellement porté, et souhaitant s'engager davantage dans la critique de la mondialisation, d'une part, et un pôle de chrétiens "déçus", insatisfaits de l'organisation interne de l'Église catholique, et souhaitant la réformer. Un pôle "catholicisme social" et un pôle "catholicisme libéral" en quelque sorte. Les deux ne s'opposent d'ailleurs pas ; la critique faite au monde repose sur les mêmes critères que celle faite à l'institution catholique : la valeur de la personne, l'inégalité, la carence démocratique, l'injustice... J'esquissais alors l'idée d'un groupe de chrétiens "engagés" mais peu confessionalisés, vivant leur foi dans des actions militantes, mais au-delà du périmètre de ce qui est institué légitiment dans le catholicisme. Chrétiens du parvis ou de la marge, entre les deux, mais n'abandonnant pas les deux éléments de leur identité éclatée : le patrimoine chrétien et l'engagement dans la société séculière.

Un an plus tard ? Il me semble que le profil du Parvis s'est affiné, ou éclairci à mes yeux, au fil des événements. L'épisode du Mariage pour tous a bien marqué la distance prise avec les évêques français qui ne constituent plus un pôle de légitimité reconnue, prouvant qu'un seuil est définitivement franchi. David et Jonathan a appelé à manifester pour soutenir la loi, ce qui peut se comprendre en solidarité avec le mouvement LGBT qui s'est fédéré autour d'une cause symbole (comme le second féminisme en son temps autour du contrôle des naissances). Les Réseaux, rejoints sur ce point par l'ACO (qui est encore un mouvement d'Église) dans une conférence de presse, ont appelé, quant à eux, à la reconnaissance du pluralisme interne dans le catholicisme français et au respect intangible de la laïcité ainsi que de l'autonomie du politique. Ils ont pu capitaliser le mécontentement des catholiques qui ne voulaient pas suivre la croisade anti-mariage pour tous avec leur pétition "Trop c'est trop!".

Mais n'était-ce pas un phénomène lié au contexte ? Faut-il voir les réseaux revenus dans la dialectique de l'opposition à l'institution catholique ? Je n'ai pas l'impression. Ce terrain me semble de plus en plus occupé par la Conférence Catholique des Baptisés Francophones (CCBF), qui, lors de leur dernier weekend national en septembre, annonçait une série de projets en concordance avec la poursuite d'une réforme et dans le contexte nouveau de l'avénement du pape François. Sur un terrain particulier comme celui de la place des femmes dans l'institution catholique, on retrouve le même phénomène. FHEDLES (l'association héritière de "Femmes et Hommes dans l'Église" créée dans les années 1970) voit désormais son action reprise par le Comité de la Jupe, né hors du Parvis et de son esprit. Une action reprise en mode mineur sur un terrain uniquement intra-ecclésial. Avec une prudence stratégique affichée. Là où les féministes chrétiennes de FHEDLES demandent une réforme globale des ministères, pouvant aller jusqu'à la prêtrise des femmes sous certaines conditions, le Comité de la Jupe a choisi stratégiquement de défendre l'accès des filles au service de chœur et de dénoncer, en termes plus généraux, la misogynie dont souffre l'institution. Une revendication clairement libellée, défendue dans la sphère laïque auprès des institutions internationales (comme le Conseil de l'Europe) d'un côté, une présence contestataire sur le mode de l'aiguillon certes, mais dans l'institution et sa grammaire, de l'autre.

De manière générale, les Réseaux du Parvis n'abandonnent pas le terrain de l'engagement militant, qui reste lié à la sphère politique. Pour preuve, la vitalité des groupes émanant du militantisme social plus que qu'intra-ecclésial. À la prochaine AG des Réseaux sera proposée une adhésion des Parvis français au réseau INWAC (actuellement, ce sont deux associations membres des réseaux qui y représentent la France : FHEDLES et NSAE). Ce dernier s'engage autant sur le terrain social que celui de la réforme du catholicisme, le premier semblant même prendre en importance au niveau international. Rejeu de la génération de la théologie de la libération? Le retour des "cathos de gauche" à l'échelle mondialisée et non plus dans une problématique franco-française? Si jamais les Réseaux intégraient l'INWAC, le profil serait en tout cas plus marqué. Ce serait celui d'un alter-mondialisme chrétien, assurément social dans sa thématique jusqu'à la critique du capitalisme mondialisé et financiarisé. Pour caricaturer, une action quelque part entre celle d'ATTAC, du CCFD et des groupes latinos issus de la théologie de la Libération.

Est-ce que pour autant ce choix stratégique inverserait la décrue démographique des mouvements du Parvis ? Il faudra voir ce qu'annoncent les chiffres qui seront communiqués à la prochaine AG mais il est peu probable qu'il y ait une renversement de tendance, même après l'épisode Manif pour tous/Mariage pour tous. La revue des réseaux du parvis stabilise son lectorat mais n'en gagne plus significativement. Une autre question sous-jacente est davantage: quelle est la capacité de la ligne "NSAE-INWAC" de fédérer les espoirs de changement des nouvelles générations de catholiques d'ouverture? Il s'agit même, à mon humble avis, de la clé de l'avenir : la question de l'inter-générationnel.

Deux notations à ce sujet. La première vient du dernier Conseil d'Administration de l'association David et Jonathan, qui constitue un poids lourd démographique des Parvis, tenu le weekend dernier à Montreuil. Une des questions proposées aux délégués était celui du rapport à l'Église après le mariage pour tous. Des échanges, l'importance d'un dialogue de l'association aux institutions est ressortie comme une priorité, malgré les souffrances et le ressenti globalement négatif. Comme si le souhait de transformer les communautés chrétiennes existantes sur un mode inclusif l'emportait donc encore et toujours. Sur le souhait de créer des communautés hors paroisses et hors mouvements — David et Jonathan a récusé historiquement depuis 40 ans l'idée de constituer une " gay church". Parmi les jeunes, la question de la liturgie, de son histoire et de son poids émotionnel et identitaire, est également ressortie : il s'agirait même d'une demande forte. Or, cette question reste la grande faiblesse historique des mouvements chrétiens français d'ouverture, qui ont intégré la plupart des idées de l'Action catholique spécialisée sur la dé-culturation volontaire d'une liturgie vue comme hiérarchique et éloignée de la vie des gens... Autre demande, émanant cette fois-ci des femmes de "D&J", celui d'un soutien à apporter au Comité de la Jupe. Plutôt qu'à FHEDLES. L'intérêt pour la stratégie ad intra plus qu'ad extra donc? La conséquence d'une plus grande visibilité et lisibilité des premières sur les secondes?

Autre fait marquant à mes yeux : la tonalité de la réunion le mois dernier à Paris à l'initiative de la CCBF d'une vingtaine de jeunes blogueurs cathos qui ne se sont pas reconnus dans la ligne dominante au moment du Mariage pour tous. Des jeunes cathos (peu de protestants) éprouvant globalement une sorte de malaise. Malaise devant la prétention de l'institution à dicter les consciences sur cette question précise, malaise devant l'impossibilité affirmée d'être chrétien et soutenir la loi, malaise devant l'incapacité à reconnaître une légitimité à la cause homosexuelle, au-delà de la question du mariage. Lors du premier tour de table, la plupart des intervenant.e.s récusaient même l'étiquette "chrétiens de gauche", sans pour autant cacher des combats militants pour la justice sociale ou des parcours professionnels qui les classeraient plutôt dans cette sphère culturelle. Résolument le souhait était de se positionner dans l'institution, dans la recherche d'une "autre parole", de la faire écouter et tout simplement peser dans la vie catholique. Le contexte aide peut-être. Le pape François semble avoir éclairci l'horizon. Seraient-ils pourtant ces mêmes jeunes à même de se reconnaître dans la ligne résolument plus sociale, plus virtuose sur le plan militant comme je l'avais déjà souligné l'année dernière, des membres du Parvis ? Rien n'est moins sûr.

Les chrétiens d'ouverture parviendront à établir des passerelles entre les différentes formes de leurs engagements que s'ils composent avec leurs différentes identités générationnelles. Aux anciens marqués par le poids sociologique d'un catholicisme très présent, si ce n'est encore hégémonique, succèdent désormais des jeunes, davantage touchés par la sécularisation, par le sentiment de perdre quelque chose et donc prêts à vivre positivement une continuité et faire vivre un patrimoine. Le "vivre laïc car chrétien" des années 1960-1970 n'est plus forcément audible dans les mêmes termes pour des jeunes qui veulent vivre en chrétien avec les laïcs aujourd'hui. Je crains que sans aménagement entre les deux postures, il n'y ait peu de renouvellement possible et que la segmentation des groupes d'ouverture, ne serait-ce que générationnelle, se poursuivra.

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<![CDATA["Un enfant à 4 ou 5 ans pourra désormais choisir son sexe"]]> /-un-enfant-%C3%A0-4-ou-5-ans-pourra-d%C3%A9sormais-choisir-son-sexe /-un-enfant-%C3%A0-4-ou-5-ans-pourra-d%C3%A9sormais-choisir-son-sexe Wed, 25 Sep 2013 11:32:45 +0200

J'ai reçu le message suivant :

J'ai appris récemment que, dans la paroisse-district qui couvre le lieu où j'habite, une association venait de se créer en vue d'organiser des conférences. (...) Une des premières conférences prévue porterait sur le Genre. Or celui qui l'a annoncé, lors d'une rencontre-partage entre amis, a illustré ce projet en parlant du fait que certains psychologues prétendent aujourd'hui qu'un enfant à 4 ou 5 ans pourra désormais choisir son sexe (sic) !

Voici ma réponse :

Dans l'argumentaire anti-études de genre, il y a un volet qui concerne toutes les problématiques de transidentité.

Dans celui ci, on retrouve souvent une référence au programme unique de l'unité de psychiatrie infantile de l'université de Boston. Ce dernier est le seul à traiter la "disphorie de genre" par des réassignations précoces. Les enfants sont autorisés à être élevés dans l'autre genre et, à leur puberté, si l'équipe médicale et les parents sont d'accord, ils sont hormonalement bloqués jusqu'à l'âge de leur majorité légale. Une fois adulte, un nouveau bilan est fait afin de voir s'ils souhaitent passer à l'étape de la chirurgie. Ce protocole est expérimental et marginal aux États-Unis. Il n'existe rien d'équivalent en France ou en Europe. La seule ressource facilement disponible (si vous parlez en anglais) est le documentaire qui a fait beaucoup de bruit au moment de sa sortie aux États-Unis intitulé Body Schoks disponible sur Youtube.

Le problème c'est qu'on assimile les programmes de lutte contre les stéréotypes de genre de l'Éducation Nationale avec ces questions très difficiles de la transidendité, ce qui est particulièrement rapide et maladroit comme comparaison. Demander aux associations de trans en France ce qu'elles pensent de la politique du gouvernement, vous serez surpris de voir qu'elles la mésestiment en la trouvant trop frileuse.

En France, la disphorie de genre n'est pas prise en charge pour les enfants et le corps médical, encore très influencé par la psychanalyse freudienne et lacanienne, est globalement hostile à toute forme de traitement équivalent. Même si je ne suis pas au fait de toute l'actualité sur cette question et que je peux me tromper, je n'ai en tout cas jamais entendu parler de réassignations infantiles en France et le protocole du changement de sexe en France reste très classique (accessible uniquement à l'âge adulte, après un accord d'une équipe médicale et d'une période probatoire d'un an de travestissement).

Dans ces débats, le problème n'est pas encore une fois l'hypothétique théorie du genre qui dicterait son agenda politique mais la confusion des champs et des discours. Il faut toujours savoir bien distinguer :

- le champ universitaire des études de genre qui étudient les évolutions sociales et les choix politiques et juridiques faits par la société, dont ceux faits dans le traitement de la disphorie de genre. D'une manière ou d'une autre, nos sociétés sont devant des choix bio-éthiques et c'est normal qu'on en discute avec des avis divergents qu'il importe d'assumer,

- les trois niveaux emboîtés mais différents que permettent d'aborder les études de genre : l'égalité hommes-femmes et les stéréotypes, l'orientation sexuelle et l'homosexualité, et.. la transidentité.

De mon côté, je pense qu'il est important d'informer aussi sur ce type d'argumentaires tout faits que l'on retrouve, deux autres sont très mobilisés :

- "John Money est le père de la théorie du genre", or, non, John Money est un psychologue canadien aux pratiques médicales douteuses qui a employé le concept genre avant le sens nouveau qu'il a endossé dans les études féministes,

- "la Norvège a abandonné le théorie du genre", argument qui repose sur un documentaire influencé par les thèses de la psychologie évolutionniste (les comportements humains sont neuronalement inscrits) et qui, malgré des éléments critiques, assimile un grand nombre de données un peu trop rapidement et assène une chose fausse (il existe toujours des financements norvégiens en études de genre).

Si on veut élever la qualité des débats, il faut rapidement que l'on cesser d'instrumentaliser les peurs en insinuant des choses fausses. Un débat n'est pas une controverse et la polémique n'a jamais fait office d'argumentation.

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<![CDATA[Les religions face aux études de genre]]> /les-religions-face-aux-%C3%A9tudes-de-genre /les-religions-face-aux-%C3%A9tudes-de-genre Tue, 17 Sep 2013 08:24:05 +0200

L'Institut Émilie du Châtelet, l'École Pratique des Hautes études, le centre de recherche Groupe, Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL) du CNRS organisent

le 23 mai prochain à Paris

une journée d'études :

"Les Autorités religieuses face aux questions du genre"

dont nous plaçons l'appel à communication en pièce-jointe.

Le renforcement de l’engagement des acteurs religieux dans le débat public autour des questions de genre est une tendance particulièrement marquante de l’actualité nationale. Après une importante mobilisation du monde catholique contre l’introduction de la notion de genre dans les programmes scolaires de Sciences de la Vie et de la Terre en 2011, le projet de loi ouvrant le droit au mariage et à l’adoption aux couples de même sexe se heurte à une réaction religieuse plus importante encore. Si l’Église catholique est toujours en première ligne, elle n’est plus la seule voix religieuse à se faire entendre : des représentants de plusieurs autres confessions ont également exprimé leurs vues dans ce qu’il est convenu d’appeler, dans les médias, la « controverse du genre », et que l’on définira ici comme la discussion portant sur l’ensemble des questions ayant trait à l’identité sexuelle, aux sexualités et aux rôles de sexe.
Le parti pris de cette journée d’étude est d’analyser l’engagement des religions dans ce débat en focalisant l’attention sur les « autorités religieuses ».

Argument de la journée d'étude

Quatre axes de réflexion :

  1. les objectifs des autorités religieuses dans le "débat du genre",
  2. les autorités religieuses face aux clivages internes et externes,
  3. les stratégies discursives et les arguments mobilisés par les autorités religieuses,
  4. la réception du discours des autorités religieuses.
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<![CDATA[Ne pas rêver du retour de la chrétienté]]> /ne-pas-r%C3%AAver-du-retour-de-la-chr%C3%A9tient%C3%A9 /ne-pas-r%C3%AAver-du-retour-de-la-chr%C3%A9tient%C3%A9 Tue, 10 Sep 2013 18:04:36 +0200
  • Extrait de : SORET, Jean-Hugues, Philosophie de l'Action catholique, Blondel-Maritain Paris : Cerf, 2007, pp. 327-328.

Blondel n'est pas moins convaincu que tout autre catholique qu'une paix véritable ne peut venir que du Christ. Seulement il n'en fait pas ni un préalable, ni un principe surajouté que les chrétiens devrait imposer à tous les hommes. Par rapport à la situation réelle de l'humanité, ici, maintenant, en France (...) il ne s'agit donc ni de rêver du retour de la chrétienté, ni d'en faire analogiquement un modèle pour mobiliser les énergies chrétiennes. Il n'y a pas d'autre mouvement de l'histoire que celui qui se déroule sous nos yeux et qui est le produit de multiples traditions qui nous rendent solidaires, que nous le voulions ou non, des générations qui nous précèdent. Aussi renvoyer dos à dos régimes autoritaires et régimes libéraux au profit d'une nouvelle chrétienté à retrouver ou reconstruire à nouveau frais est une attitude qui fait totalement abstraction du mouvement réel de l'histoire et des liens dans lesquels les individus sont nécessairement enserrés. Tout le travail du philosophe consiste à relire l'histoire déjà là, non pour y trier a priori les éléments bons ou mauvais, mais pour y discerner le mouvement qui correspond à la volonté intime de chacun de développer la communion des personnes. C'est pourquoi une attitude intégralement catholique ne peut consister qu'en reposant sur deux points principaux : pas d'autre préalable que des principes communs à tous les hommes, puisque ce sont des principes philosophiques auxquels la conscience autonome de chacun peut accéder, considérer l'histoire dans son plein mouvement et non par rapport à des modèles, qu'ils soient inspirés par la nostalgie du passé ou par l'espoir d'un avenir radicalement meilleur.

Ne pas rêver du retour de la chrétienté
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<![CDATA[Sur les catholiques, la droite et la gauche]]> /sur-les-catholiques-la-droite-et-la-gauche /sur-les-catholiques-la-droite-et-la-gauche Fri, 06 Sep 2013 08:57:50 +0200

La blogosphère catholique s'est penchée hier, à raison et avec intérêt, sur un article du blog d(e) Hohenfels : "les catholiques, la droite et la gauche". Dans une démarche équilibrée et sans mettre de côté ses propres convictions, son auteur cherche à réfléchir sur l'engagement politique des catholiques français. Donnant place à la critique du blog de l'ami Baroque & Fatigué et le péril catholique de marcher dans la société civile sur son seul pied droit, Hohenfels dans un dernier temps cherche à démontrer l'incompatibilité foncière de la gauche française actuelle et de la Doctrine Sociale de l'Église. Le blogueur se centre sur la critique catholique de l'idée de progrès se déployant, notamment contre l'obscurantisme de nature religieuse.

À mon humble avis, l'idée de progrès telle qu'elle est énoncée dans la prémisse du raisonnement est faussée. Ce progrès type scientiste et laïcard, optimiste et conquérant, s'il a eu son heure de gloire dans le dernier tiers du XIXe, ne me semble plus être une idée partagée par nos contemporains, pas dupes des roueries de l'histoire et assez sensibles aux grands plantages du XXe siècle. Bergson et la Première Guerre Mondiale ont tué le scientisme une première fois ; les totalitarismes qui se déploient jusqu'à la seconde Guerre mondiale en Europe occidentale une deuxième fois. Les idées "tout ce qui vient n'est pas forcément un bien" et "tout ce qui vient n'est pas forcément un mal" me semblent partagés par nos contemporains, les progressistes à tout crin doivent vraiment être en voie de disparition. Peut-être survivent-ils encore dans quelques officines socialistes ou radicales, je ne les fréquente pas assez.

Faîtes un sondage autour de vous. Le droit des minorités sexuelles n'apparait pas tant un progrès dans l'absolu mais dans le relatif de nos sociétés. On est bien conscient que la façon dont jadis les sociétés géraient le désir homosexuel était défaillante, source de violences symbolique ou physique, et on cherche aujourd'hui à faire mieux. C'était ainsi, car on ne disposait pas de connaissances réelles sur ces questions et que la coutume, ses préjugés spécifiques, faisaient le droit. Si le consensus a grandi parmi nos contemporains sur le Pacs puis le mariage ce n'est pas, à mon sens, pour piéger le christianisme dans la trappe de l'obscurantisme — vision complotiste de la situation.

Ce dernier d'ailleurs a toute sa place pour entrer dans le moment de son temps, pour co-produire le monde et, qui sait ?, pour saisir la façon dont la Révélation se produit ainsi qu'achever la Création. Cela ne se passe pas sans discernement, posture critique mais également une forme de confiance... et d'abandon. En ce sens, le conservatisme sociologique du catholicisme français contemporain que déplorent Baroque & Fatigué, ainsi qu(e) Hoenfels, chacun à leur manière, est un risque. C'est même le risque et nombreux tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme.

L'ethos du catho de gauche se perd en effet ... mais on a tout fait pour le décourager également. S'insérer dans le monde, chercher avant tout des solidarités dans une sphère laïque d'engagement sans faire profession de foi initiale de son christianisme/sa supériorité morale, être capable de se décentrer avec ceux et celles qui ne pensent ni ne vivent comme nous, est-ce encore soutenu massivement par la hiérarchie dans des lieux d'Église (1) ?

Pour reprendre le problème concret de la reconnaissance des personnes homosexuelles, tout le discours est grillagé par la peur de la "théorie du genre", la vision apocalyptique de la subjectivité sexuelle contemporaine, les interdits moraux et les sentiments compassionnels. Empiriquement, les catholiques ne paraissent pas engagés massivement contre l'homophobie et l'aide aux jeunes homosexuels. Aucun tri n'est possible car aucun contact initial n'est possible. Sur cette base, le conservatisme social du catholicisme ne pourra que s'auto-entretenir et se renforcer. Et c'est malheureux.

(1) Je suis convaincu que la matrice intellectuelle française du catholicisme de gauche s'insère dans la pensée de Maurice Blondel qui avait affirmé au moment où les catholiques désarçonnés au moment du ralliement à la République demandé par Léon XIII en 1891 : "nous n'avons pas à être des confessionnels partout et toujours, mais bons, humains, aimants, comme des Samaritains de Rome, ayant au cœur et dans notre pratique Jésus-Christ".

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<![CDATA[Les catholiques sont-ils entrés dans l'ère communautaire ?]]> /les-catholiques-sont-ils-entr%C3%A9s-dans-l-%C3%A8re-communautaire /les-catholiques-sont-ils-entr%C3%A9s-dans-l-%C3%A8re-communautaire Tue, 03 Sep 2013 11:33:10 +0200
  • Guillaume Cuchet, "L'Entrée des catholiques dans l'ère communautaire", Esprit, août-septembre 2013, pp. 199-202.

Intéressante thèse que celle soutenue par l'historien du religieux Guillaume Cuchet dans le dernier numéro d'Esprit : les catholiques français seraient rentrés dans l'ère communautaire. Pour lui, la principale leçon qu'il faut tirer de la mobilisation de catholiques contre le mariage pour tous, tout le long de l'année dernière, c'est le remplacement dans la société française de la matrice culturelle commune — "l'Église" — par une "communauté" catholique, semblable à ses homologues juives ou musulmanes. Cette communauté catholique aurait sa sociologie propre : blanche, avantageuse, urbaine, connectée.

Un catholicisme français devenu communautaire ?

Un catholicisme français devenu communautaire ?

Guillaume Cuchet dans le premier temps de son analyse critique les thèses de la disparition du catholicisme dans la société française, qui s'étonnent ensuite de sa résilience — l'hypothèse du "catholicisme zombie" du dernier ouvrage de Le Bras et Todd par exemple*. Selon lui,

c'est confondre deux choses : l'ampleur du décrochage sociologique du catholicisme français depuis le milieu des années 1960, qui est incontestable, et l'avenir de ce même catholicisme, qui ne s'y laisse pas ramener, même s'il a changé d'échelle.

p. 200

Par contre, il pointe de manière manifeste la marginalisation de ceux et celles qui ont formé les rangs des "cathos de gauche" et dont la période faste remonte désormais aux années 1970-1980 :

"ils sont aujourd'hui diminués, vieillissants et pas très aidés dans leur positionnement interne par une gauche laïque qui, désormais d'accord avec la droite sur la plupart des questions qui faisaient autrefois le vif de leur confrontation (économiques, sociales, constitutionnelles), ne se distingue plus vraiment d'elle que sur le terrain sociétal, où elle favorise des réformes difficilement compatibles avec la morale catholique traditionnelle, aussi élastique et susceptible d'évolutions qu'on la suppose.

Si le balancier du catholicisme repasse résolument à droite, Guillaume Cuchet ne suit toutefois pas monseigneur Dagens, qui s'est inquiété du retour des intransigeants dans une tribune de la Croix parue le 21 avril dernier. Pour l'historien, les "cathos" d'aujourd'hui ne sont pas réductibles à la frange de Civitas, qui incarne à ses yeux les héritiers de l'intransigeantisme du XIXe. Ils sont plutôt le fruit de l'esprit JMJ, pas forcément enracinés dans les débats historiques du catholicisme français, "modernes" dans la communication conservateur sur le terrain moral et social.

Joseph de Maistre, théoricien de l'intransigeantisme catholique au XIXe siècle.

Joseph de Maistre, théoricien de l'intransigeantisme catholique au XIXe siècle.

Enfin, Guillaume Cuchet part d'un paradoxe aux yeux de l'histoire : les catholiques français se sont retrouvé à défendre le mariage républicain honni au XIXe siècle et encore une bonne partie du XXe siècle. Comme en Italie, après Latran, "l'idéal catholique est longtemps resté le mariage religieux à effets civils" (p. 201). Pour lui, on ne peut comprendre ce curieux retournement qu'à la lumière du "nouveau seuil" de laïcisation (Jean Baubérot) que connaîtrait actuellement la société française :

Depuis les années 1960, [la laïcité] déroule les conséquences d'une nouvelle étape de son histoire [...] un "troisième seuil" (sociétal) de laïcisation, après le premier (politique) de la Révolution et le deuxième (social) des années 1880-1905 — qui correspond dans le domaine des questions de morale privée, à une forme de laïcisation de la laïcité. A contrario, le débat actuel révèle à quel point l'ancienne laïcité tenait encore à bien des égards au christianisme, dont elle était une produit de la sécularisation au carré que constitue le "mariage pour tous", le mariage civil traditionnel a pu apparaître pour les catholiques comme une ligne de repli acceptable où tenter d'arrêter le mouvement.

p. 202

Les catholiques sont-ils entrés dans l'ère communautaire ?

* Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, Le Mystère français, Paris : Seuil, "La République des idées", 308 p.

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<![CDATA[La Virilité chrétienne ]]> /la-virilit%C3%A9-chr%C3%A9tienne /la-virilit%C3%A9-chr%C3%A9tienne Tue, 27 Aug 2013 10:07:27 +0200
Samson et Dalila, Joseph-Désiré COURT, 1821, Musée des Beaux-Arts de Paris.

Samson et Dalila, Joseph-Désiré COURT, 1821, Musée des Beaux-Arts de Paris.

Chaque semaine, deux sortes de réunions se tiennent : les unes rassemblent l'ensemble des adhérents, voire des sympathisants, les autres se limitent aux militants. Leur contenu se réfère au programme national. Par exemple, en 1942-1943, nous réfléchissons sur la virilité chrétienne nécessaire au milieu de la guerre.

  • Yves-Marie Hillaire, "Quelques moments forts de ma vie de jéciste", dans Bernard Barbiche et Christian Sorrel (dir.), La Jeunesse Étudiante Chrétienne 1929-2009, Chrétiens et sociétés, "Documents et Mémoires", 12, Lyon : LARHRA-RÉSÉA, p. 69

Dans un vaste témoignage, Yves-Marie Hilaire, spécialiste d'histoire religieuse (cf. biographique infra), revient sur ses années de "jéciste", c'est-à-dire militant d'Action catholique spécialisée à la JEC (jeunesse étudiante chrétienne).

Ce court passage m'interpelle à plusieurs titres. Tout d'abord, comme je l'ai déjà relevé sur ce blog ou ailleurs, il existe encore peu de réflexion sur la masculinité catholique à la différence de la féminité abordée à travers la sur-pratique féminine ou les éléments féminins de la piété au XIXe siècle.

Deuxièmement, un petit débat revient fréquemment dans le monde des études de genre sur la façon dont les hommes s'énoncent comme êtres sexués et sexuelles. Alors que les femmes peuvent se référer à un idéal féminin — "la Femme", "l'éternel féminin", etc. — les hommes s'énoncent peu à partir d'un idéal masculin théorisé. Par contre, ils parlent de "virilité". C'est du moins le parti-pris de la grande synthèse sur cette question proposée par Alain Corbin et Georges Vigarello :

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<![CDATA[Le genre sur wikipédia ]]> /le-genre-sur-wikip%C3%A9dia /le-genre-sur-wikip%C3%A9dia Fri, 05 Jul 2013 09:24:36 +0200

Après une guerre d'édition qui dure encore, voici l'état actuel de la page Wikipédia concernant les études de genre. Elle synthétise ce qui était, il y a encore peu, contenu dans deux pages différentes : "genre (sciences sociales)" et "théorie du genre/gender" :

Le genre vulgarisé par Wikipédia

Il est plus qu'intéressant de voir comment un champ du savoir, encore récent et qui se retrouve au cœur d'une polémique politique, se fait sa place sur un site de référence. C'est d'ailleurs le bonheur de ce blog que de voir de l'intérieur comment une notion intellectuelle se construit socialement sur Internet. J'ai ainsi compris combien l' "objectivité" et la "neutralité axiologique" sont plus des régulateurs de la pratique que des critères évidents et transparents de la pratique. Il n'y a pas de connaissances pleinement et totalement acquises mais toujours des reformulations pouvant être remises en cause et il faut passer de très longs moments d'incertitudes et de débats, émettre beaucoup de doutes et d'hypothèse avant de parvenir à un consensus a minima. Depuis trois ans et le surgissement des débats autour du genre en 2011 avec les manuels scolaires, il a fallu un nombre incroyable de controverses électroniques, via médias interposés, pour éclaircir un tant soit peu de quoi on parle et élaborer des points de repères communs.

Une guerre d'édition a naturellement marqué la vie des différents des billets de Wikipédia, chaque contributeur, et c'est la règle de l'encyclopédie en ligne, se sentant en droit d'expliquer en quoi les études de genre étaient intéressantes, dangereuses, a-scientifiques, relevant uniquement des sciences humaines, etc. Avec d'autres chercheurs, je soutiens à titre personnel depuis trois ans maintenant l'idée qu'il faut réserver l'emploi de l'expression "théorie du genre/du gender à la façon dont les détracteurs, surtout chrétiens, parlent des études de genre. Je m'attache à montrer par quels canaux intellectuels, par quels biais et à travers quels filtres méthodologiques spécifiques (la psychanalyse et la biologie évolutionniste par ex.) ils le font. J'avance qu'à des rares exceptions, ce qui forge l'appréhension des études de genre est extrêmement négatif, les travaux de Tony Anatrella, Margaret Peeters, Elizabeth Montfort, Jutta Burgraf relèvent du registre de la plus vive polémique et ne laissent aucune place à une approche compréhensive des études de genre.

Ce n'est donc pas sans intérêt que je note la reformulation suivante au paragraphe "l'expression 'théorie du genre' " dans le nouveau article de l'encyclopédie en ligne (version du 5 juillet) :

Les expressions « théorie du genre » et « théorie du gender » apparaissent dans le monde francophone à la fin des années 1990, sous la plume d'auteurs catholiques qui rejettent ce qu'ils perçoivent comme une idéologie visant à déstabiliser les rapports femmes-hommes. Il faut noter d'emblée une guerre sémantique entre les opposants qui présentent les études de genre sous un label global de « théorie du genre » ou « théorie du gender », et les universitaires ou chercheurs en études de genre pour qui le genre n'est pas une théorie mais plutôt un outil ou une méthode qu'ils utilisent ponctuellement (...) Étant donné que les chercheurs refusent cette désignation, les opposants à la « théorie du genre » sont les seuls à avoir défini son contenu.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_genre#Critique_des_.C3.A9tudes_et_du_concept_de_genre

Qui définit le contenu de la "théorie du genre" ?

"Étant donné que les chercheurs refusent cette désignation, les opposants à la « théorie du genre » sont les seuls à avoir défini son contenu"... Cette expression m'apparaît particulièrement juste. Que ce soit les reformulations douteuses sur les terribles expériences de psychologie sociale menée par le psychiatre John Money sur David Reimer — à partir des travaux de Robert Stoller et avant l'emploi du terme de genre par Ann Oakley dans les études féministes —, le documentaire sur l'égalité des chances en Norvège qui, en 40 minutes, déconstruit pas moins que toute la "théorie du genre", les couvertures d'une brochure de la Fondation Jérôme Lejeune présentant un enfant s'interrogeant sur la réalité de son pénis, le fantasme l'a depuis longtemps emporté sur la raison dans cette histoire.

Le genre sur wikipédia

Des peurs ancestrales ont resurgi dans l'édification de l'ennemi intellectuel : celle de l'androgyne — alors que paradoxalement jamais la mode pour enfants ou des jouets n'a été aussi sexuée, surtout pour les filles —, celle de l'impuissance et de la castration des hommes — alors que les indicatifs aussi basiques que l'égalité salariale ou la répartition des tâches domestiques restent sans appel — et celle de la manipulation des enfants par des savants fous.

Et maintenant ?

La route continue, sans la naïveté de croire que les polémiques vont cesser et que des croisés courageux ne partiront plus en guerre contre le "gender", mais avec l'espoir que la raison l'emporte sur les passions, peut-être bien nécessaires, quand on réfléchit sur la différence des sexes et l'orientation sexuelle. Trois chantiers sont ouverts aujourd'hui dans la réception des études de genre. Le premier est à proprement parler universitaire : il faut tout faire afin de maintenir le label études de genre à l'Université comme un moyen trans-disciplinaire d'approcher les processus sociaux de sexuation et de sexualisation, les enjeux politique de domination et d'émancipation et la compréhension de l'(in)évidence sociale du genre.

Deuxièmement, il y a une question à proprement parler politique. Vouloir déconstruire les stéréotypes de genre, c'est être (pro-)féministe, car ce sont les femmes qui sont les premières à subir les injonctions de genre les plus diverses les renvoyant à leur nature, à l'espace domestique ou au plaisir masculin qu'elles devraient susciter par une érotisation permanente de leur comportement. Si cela passe par la formation des personnels puériculteurs, des enseignants, les programmes scolaires, pourquoi pas ? parlons en, je ne vois pas où est le tabou civilisationnel !

Exemple de choses à ré-interroger ?

Exemple de choses à ré-interroger ?

Troisièmement, le dernier chantier juridique est celui de la transidentité qui est évidemment au cœur d'une réflexion en terme de genre, même si l'orientation sexuelle l'a beaucoup emporté dans l'actualité récente. Les principes de Jogjakarta qui commmencent à pénétrer la réflexion sur les droits humains au Conseil de l'Europe ainsi qu'à la Cour Européenne des droits de l'homme et, tout récemment, à la commission nationale consultative des droits de l'homme en France, apportent des éléments neufs dans la lutte contre la violence sociale faite aux personnes transidentitaires (stastiquement documentée et politiquement ignorée).

Rapport Andreas Gross : "Combattre la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle et sur l'identité de genre", Conseil de l'Europe, 2010.

Rapport Andreas Gross : "Combattre la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle et sur l'identité de genre", Conseil de l'Europe, 2010.

De même qu'il existe un motif aggravant de diffamation et de discrimination en raison de l'orientation sexuelle ou de l'appartenance religieuse ou ethnique, ne faut-il pas protéger l' "identité de genre" ? Peut-on être renvoyé quand on annonce à son employeur sa transition ou quand on arrive au travail dans une tenue qui est celle de son genre ressenti et non celui associé socialement à son sexe anatomique ? La réflexion sur l'identité de genre permettra peut-être d'entamer un réel travail d'écoute sociale des difficultés propres posés par des parcours de vie trans encore soumis, il y a peu de temps, à la toute puissance de la médecine psychiatrique et, encore aujourd'hui, au mépris social. Ces questions méritent des réponses, pas des caricatures.

Pour aller plus loin :

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<![CDATA[Pourquoi cette "orientation marquée" ?]]> /pourquoi-cette-orientation-marqu%C3%A9e /pourquoi-cette-orientation-marqu%C3%A9e Tue, 25 Jun 2013 08:28:46 +0200

Un lecteur du blog me fait parvenir un message en privé que je me permets de reproduire en partie sans qu'il, je l'espère, ne m'en veuille :

Pour être clair (ou simple) et même si l'actualité démontre que le sujet est toujours brûlant, je me pose toujours la question de savoir ce qui peut motiver au delà de la seule réflexion intellectuelle une personne plutôt bien structurée sur ce plan à s'engager dans un blog au titre quand même plutôt emblématique "penser le genre catholique" avec une orientation marquée vers l'homosexualité.

Voici l'essentiel de ma réponse :

Pour être aussi clair que votre interrogation, il me semble que chaque génération a une question à apporter à l'humanité, sans forcément y trouver immédiatement une réponse et quitte à déstabiliser les façons de vivre et de penser communément et classiquement admises. Depuis les années 1970, le surgissement concomitant du second féminisme et des mouvements d'émancipation des homosexuels n'est pas à mon sens un accident de l'histoire ou un caprice générationnel mais appelle à une refonte plus générale de nos manières de considérer ces questions.

Être chrétien, à mon humble avis, ce n'est pas fermer les yeux en s'arc-boutant sur les schémas d'autrefois mais chercher ce qui est juste et évangélique à la lumière d'une tradition. Comme Jacques Maritain l'avait dit des mouvements ouvriers des années 1930-1940, — car il s'inquiétait de voir que les catholiques français n'étaient pas assez solidaires — je veux voir dans ce mouvement de libération actuel un "gain spirituel" selon sa propre expression.

Vous ne me suivrez peut-être pas sur cette voie et c'est absolument normal que nous déterminions chacun selon notre conscience, notre parcours personnel et nos valeurs. Je souhaite toutefois vous rassurer. Ce n'est pas que des choses naissent en dehors des cadres chrétiens qu'il faut s'aligner dessus sans critique ni discernement, mais dans ma conception de ce que pourraient être des sciences religieuses chrétiennes c'est nécessaire de faire dialoguer ce qui paraît parfois inconciliable et opposé.

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<![CDATA[Théorie du genre/de l'évolution ?]]> /th%C3%A9orie-du-genre/de-l-%C3%A9volution /th%C3%A9orie-du-genre/de-l-%C3%A9volution Mon, 10 Jun 2013 15:48:37 +0200

Devant une guerre lexicale qui paraît parfois perdue — l'emploi de l'expression dans le langage médiatique et politique de "théorie du genre" plutôt qu' "études de genre" — j'en viens à me dire qu'il faut tirer ce qui pourrait être positif de cet état de fait.

Même s'il n'y a pas une seule et unique façon de concevoir le genre et que le mot théorie est de bien des façons une traduction problématique de l'anglais "theory", je me console en pensant qu'il y a un précédent dans l'expression "théorie de l'évolution".

Par un renversement qui s'est fait contre la majorité des Églises ou des théologies, l'idée, marginale socialement de Darwin, allait progressivement devenir le paradigme scientifique dominant pour concevoir la nature, la vie et l'origine humaines. Le courant des études de genre avance aujourd'hui que la bi-catégorisation homme-femme est soumise à une histoire, dépendante des sociétés qui l'animent et la font vivre, modulable et variable selon les époques et les lieux. Aujourd'hui, ce qui est appelé la "théorie du genre" va à la fois contre le sentiment de l'évidence, un certain degrés d'empirisme et nos traditions culturelles et religieuses. Hier, penser qu'il y avait un lien entre différentes parties du règne animal pouvait paraître tout aussi scandaleux.

Cette analogie, sûrement boiteuse, s'est comme illustrée par un message Twitter relevé aujourd'hui et qui me laisse encore sans voix. Des chrétiens assimilent eux-mêmes la théorie du genre et la théorie de l'évolution. Comprenez bien : dire que l'homme descend du singe serait aussi fumeux que dire qu'on ne naît pas femme, ni homme, mais qu'on le devient au fil d'une histoire et dans une société donnée. Il s'agit de l'œuvre de ce qui doit être, je l'imagine, d'un complot anti-chrétien :

Il y a quelques temps, un professeur de sociologie à l'Université m'indiquait dans un message "ce que font les évangéliques américains avec l'intelligent design les catholiques français le feraient avec le refus du "genre" et leur conception de la famille". J'ai trouvé cela excessif sur le moment, mais, désormais, je me dois de reconnaître qu'il mettait peut-être le doigt sur un des aspects les plus étonnants d'une forme d'anti-modernité catholique.

Alors que le créationnisme semblait circonscrit à la sphère fondamentaliste, plutôt protestante, ou au catholicisme traditionaliste, peut-être que, appelons le ainsi, le "strict différentialisme hétérosexuel" sera le front le plus vif de la rencontre entre les sciences religieuses chrétiennes et les évolutions des sciences tant biologiques qu'humaines et sociales.

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<![CDATA[PMA hétéro, PMA homo, différente ? ]]> /on-oppose-souvent-la-procr%C3%A9ation-m%C3%A9dicalement-assist%C3%A9-pma-pour-les /on-oppose-souvent-la-procr%C3%A9ation-m%C3%A9dicalement-assist%C3%A9-pma-pour-les Thu, 06 Jun 2013 09:28:58 +0200

On oppose souvent la Procréation Médicalement Assisté (PMA) pour les hétérosexuels, qui traiterait la stérilité et s'intégrerait dans une médecine réparatrice, et la PMA pour les homosexuelles, qui relèverait du "trans-humanisme", avec tous les soupçons éthiques qui l'entourent, car donnant des capacités nouvelles aux individus au-delà de ce qu'ils peuvent escompter. Je me demande de plus en plus, surtout à l'approche du grand débat de l'automne sur ces questions, dans quelle mesure cette opposition est pertinente et ne renvoie pas encore une fois à une fiction de nature comme régulatrice des comportements sociaux. Stimuler hormonalement les organes féminins pour assurer la nidification, procéder à une fécondation "in vitro", dans certains cas, recourir à un tiers-donneur pour l"une ou l'autre des gamètes, voire trier les embryons pour écarter certains caractères génétiques (maladies rares par exemple) dans certains cas, il reste peu de l'idée de "réparation" de la médecine. Ni remplacement de "pièce" défectueuse, ni traitement d'un désordre passager, ni une aide au sens strict mais bel et bien parfois une modification du champ du possible humain, dur à assumer car touchant la filiation qui engage des vies nouvelles. Sans l'accepter complètement, car niché dans le lexique de la médecine de la stérilité, nous explorons pourtant depuis 40 ans l'élargissement des contingences biologiques. Nous l'avons accepté socialement au nom de la "naturalité" de la procédure de la PMA, qui ne peut que concerner des couples de sexes différents "en âge de procréer", pour faire "comme si" c'était naturel. En cas de dons, les traits ethniques sont d'ailleurs choisis en fonction de ceux des parents, "comme si" la société n'assurait pas vraiment et jusqu'au bout la dimension fabriquée de la filiation. Fiction qui permet d'éloigner les homosexuels hors de son périmètre car, déclarés préalablement, "hors-nature", quand bien même ils partagent, parfois, la même situation que les personnes qui accèdent aux traitements contre la stérilité : incapable de procréer en couple mais fertiles individuellement. Avoir accepté l'ouverture de la PMA aux couples hétérosexuels sans aujourd'hui accepté de l'avoir revendiqué par des femmes homosexuelles ou isolée ne doit ni surprendre ni effrayer. Cela est même plutôt logique. Un vieux dominicain parisien, professeur de philosophie dans une institution catholique, me disait, il n'y a pas longtemps alors que nous parlions de ces questions, combien, lorsque furent créés les CESCO — les "banques de spermes" — il y a quarante ans (1974), il fut surpris de la "fiction naturaliste" sur laquelle on le fit et du peu de cas qu'on en fit alors. J'ai mis beaucoup de temps à comprendre ce qu'il voulait dire et je dois lui reconnaître désormais qu'il fit preuve d'un sain discernement.

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<![CDATA[L'opposition catholique aux études de genre appelées "théorie du genre"]]> /l-opposition-catholique-aux-%C3%A9tudes-de-genre-appel%C3%A9es-th%C3%A9orie-du-genre /l-opposition-catholique-aux-%C3%A9tudes-de-genre-appel%C3%A9es-th%C3%A9orie-du-genre Wed, 05 Jun 2013 14:25:13 +0200

L'opposition catholique aux études de genre appelées "théorie du genre" révèle la séparation grandissante des cadres culturels et intellectuels contemporains moyens et ceux de la théologie catholique. Ce qui paraît menaçant dans ce courant du genre, somme toute très vaste et foisonnant, c'est qu'il atténue la condamnation de l'homosexualité au nom d'un ordre naturel. Avec le recul de la psychanalyse, qui avait été très présente au moment du PACS avec le père Tony Anatrella et qui connaît sur bien des plans des remises en cause (chez Michel Onfray, autour du traitement de l'autisme), il ne reste peu de prise aux catholiques pour une condamnation objective de l'homosexualité. Ils sont forcés, malgré eux, à admettre qu'il s'agit d'une problématique d'éthique et non d'un désordre psychologique clairement établi. Les sciences humaines et sociales employant le concept de genre, les courants de la biologie critiques de la psychologie évolutionniste ou des neuro-sciences trop déterministes, leur sont donc devenus, à quelques rares exceptions près, des cibles prisées. Plutôt que de dialoguer, il est parfois plus simple de diaboliser. Beaucoup de militants ont beau jeu de pointer les risques d'un "culturel" qui occulterait "l'anatomique", d'un "idéalisme" contre le "réel" alors que le débat n'est pas vraiment là : il porte sur les emplois idéologiques de l'idée de nature présents dans le science pour faire avancer des positions somme toutes très sociales et comment s'en prémunir. De même que jadis on racialisait l'injustice dans la ségrégation, ne l'hétéorosexualise-t-on pas encore aujourd'hui à bien des endroits et dans bien des fonctions?

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<![CDATA[Le péril de l'intransigeantisme ? ]]> /le-retour-de-l-intransigeantisme /le-retour-de-l-intransigeantisme Mon, 03 Jun 2013 12:32:16 +0200

Dimanche dernier lors de la très bonne émission de Philippe Meyer, Jean-Louis Bourlange s'exprimait sur l'état de la droite française. Actualité oblige, le professeur à Science-Po Paris s'interroge sur les questions soulevées par le mouvement de la Manif pour tous. Rappelant qu'il est opposé, depuis le départ au projet de loi pour les questions portant sur la filiation (adoption, PMA, GPA, anonymat de dons de sperme), il s'inquiète de la cristallisation à droite sur la question de l'homosexualité avec l'émergence d'une génération de droite "ultra" qu'il différencie de la droite "extrême", fondée sur le retour de l' "ordre moral" :

Il y a quand même un très grand précédent historique qui doit nous hanter : c'est celui de l'Affaire Dreyfus. Au moment de l'Affaire Dreyfus, la droite opportuniste, républicaine et modérée (...) était partie pour diriger le pays jusqu'en 1914. Et l'Affaire Dreyfus, qui est quand même un fait divers, a cassé complètement ce mécanisme. Une partie de la droite s'est mise dans une espèce de réaction pour l'Armée, pour l'Église, contre les juifs, sur le fond d'anti-modernisme du pape. Ils se constitués. Du coup, le parti au pouvoir opportuniste s'est rompu (...) et la gauche a dominé la vie politique française pendant 15 ans. Mais cette cassure sur l'Ordre moral c'est un vieux démon de la droite depuis 1830, depuis l'Affaire Dreyfus et qui ré-apparaît aujourd'hui sans qu'il soit possible d'en mesurer les conséquences...

à partir de la 36ème minute

Le retour d'un "vieux démon" ? il n'y a peut-être que la génération, qui a le souvenir du temps et des efforts entrepris par certains secteurs du catholicisme français dans l'après-Dreyfus (de l'ACJF au Sillon, puis plus tard dans l'Action catholique et la démocratie chrétienne) pour ne pas s'enfermer dans une logique intransigeante, qui s'en inquiète.

Le premier signal est venu il y a quelques temps par la tribune de Mgr Dagens dans la Croix. Dernier grand intellectuel parmi les évêques français, ce dernier, comme Jean-Louis Bourlange, souligne en substance le risque de marginalisation des idées catholiques du débat public si la rhétorique du martyr et de la restauration chrétienne l'emporte :

Bruno Frappat signe également ce weekend la sonnette d'alarme. S'insurgeant contre l'emphase verbal qui fait des partisans de la loi des "collabos" et ses opposants des "résistants", il pointe les risques sur le pluralisme interne au catholicisme et de "virer à droite". Comme Mgr Dagens et comme Jean-Louis Bourlange, il alerte sur l'improductivité d'un tel investissement politique à sens unique :

L’Église s’est beaucoup avancée sur ce dossier. Ses raisons ne sont pas secondes ni injustifiées. Mais en laissant les fidèles se faire approcher par les sirènes politiciennes des droites, et cheminer en traînant dans leur sillage les brigades de l’ultra-droite (quitte à se pincer le nez), elle a pris un risque. Elle a accompagné, sans se rendre compte ni évidemment le vouloir, un « retour du refoulé » de l’homophobie (celle-ci s’étale sans honte sur les forums de l’Internet). Elle a pris le risque d’être instrumentalisée par des officines plus proches de l’intégrisme que de la fidélité à Rome. Surtout, elle aura fourni mille et un arguments aux anticatholiques primaires qui, depuis des lustres, trouvent en elle l’incarnation de la réaction.

http://www.la-croix.com/Actualite/France/Le-nuancier-se-retrecit.-Par-Bruno-Frappat-2013-05-31-967175

"France!!! quo vadis?" (France, où vas-tu?), carte postale de contestation de la loi de 1905 significative de la ligne intransigeante du début du siècle.

"France!!! quo vadis?" (France, où vas-tu?), carte postale de contestation de la loi de 1905 significative de la ligne intransigeante du début du siècle.

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<![CDATA[Le retour à la politique est-il souhaitable au catholicisme français ? ]]> /le-retour-du-politique-est-il-souhaitable-au-catholicisme /le-retour-du-politique-est-il-souhaitable-au-catholicisme Thu, 30 May 2013 09:36:19 +0200

Et si à l'image des années 1970 le catholicisme français était en train de faire la même erreur d'une politisation excessive ? À une différence notable près : il a changé de bord. L'enfant remplace l'ouvrier : il nous appelle, on le défend, avec l'énergie propre que suscitent les causes romantiques. L'idéal d'un Christ révolutionnaire, issu d'un mélange de philosophie d'Action catholique, d'un imaginaire de la seconde Guerre mondiale et des évolutions propres des années soixante-huit, avait généré une rhétorique ambitieuse d'un engagement en faveur des plus déshérités contre les structures capitalistes dont on a peine aujourd'hui à se rappeler.

Apostrophe, 3 octobre 1975, "Dieu est-il marxiste?"

Quarante ans plus tard, les mêmes questions se posent dans les milieux militants de la Manif Pour Tous : comment s'investir dans un mouvement social ? Comment s'engager ? Où faire de la politique en dehors des partis politiques habituels - faiblesse ancienne du catholicisme français ? Question nouvelle peut-être : comment objecter sa conscience aux lois démocratiquement acceptées ? Les divisions entre les lignes de la "Manif pour tous" (retrait de la loi et désobéissance civile), " l'Avenir pour tous" (pour une union civile et la voix légaliste) et le "Printemps français" (refus de toute reconnaissance de l'homosexualité et recherche du conflit permanent) reflètent déjà combien il est dur de rentrer en politique avec une rhétorique très ambitieuse de l'opposition, le lieu du compromis étant apprécié différemment, s'il n'est pas complètement rejeté. Comme dans les années 1970, les militants se divisent sur la façon et les moyens de mener leur action.

Et dans l'Église : si on retrouve la même énergie galvanisante, y aura-t-il les mêmes conséquences ? On a déjà une minorité active et très engagée, zelanti d'un mouvement pro-vie, furieux devant ces tièdes qui ne partagent par leur inquiétude face à un péril de civilisationnel, un centre plus attentiste prêt à leur donner leur soutien et saluer leur jeunesse tout en cherchant l'apaisement, et une minorité clairement lassée par cet emportement. À s'appuyer sur une seule sensibilité, l'épiscopat risque toutefois de tendre le climat des communautés qui aspirent, malgré tout, à vivre dans un quotidien marqué par un relatif calme, le pluralisme et le respect de l'opinion de chacun. On oublie aujourd'hui que les "silencieux de l'Église" des années 1970 s'étaient organisés contre ce qui leur apparaissait être des excès dans l'engagement politique (et les réformes liturgiques), car si le religieux peut mener au politique, le religieux n'est pas, in fine, le politique. Là où l'un se veut créateur d'unité l'autre repose sur le clivage et la logique de l'opposition pour avancer.

Ce qui a fait le génie social du catholicisme français est sa relative plasticité et sa capacité à intégrer dans un discours de l'unité la diversité des milieux sociaux et des opinions politiques. Tout resserrement sur une base trop étroite ou un discours hégémonique a toujours été dangereux socialement et source de crise. Comment ce virage sera-t-il négocié comme il l'a été dans les années 1970 ? Nous allons vivre des moments passionnants autour du rejeu de cette sempiternelle relation entre foi et politique.

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<![CDATA[Sophie va à la messe]]> /sophie-va-%C3%A0-la-messe /sophie-va-%C3%A0-la-messe Tue, 28 May 2013 22:52:25 +0200

Cet article est reposté depuis Le blog de cathoreve.

Dans la catégorie des cathos qui prennent la plume, on connaît deux familles.

Celles et ceux qui sont sont heureux, pour qui l’Église demeure merveilleuse, leur jeune curé épatant, les papes extraordinaires de Pie XII à François. Leurs enfants sont sages à la messe, durant laquelle tout le monde priera bien fort pour que tombent d'on ne sait où les prêtres qui vont permettre de repeupler l'espèce. Pour que tout continue.


Celles et ceux qui ronchonnent, qui ne comprennent pas pourquoi l’Église ne comprend pas ce qui se passe, qui veulent voir les femmes devant et pas seulement le balai ou le vase de fleurs à la main, qui trouvent leur évêque mou et comprennent que leurs copains aient fuit le navire depuis longtemps. Ils espèrent ou n'espèrent plus des lendemains meilleurs, faute de quoi, il n'y aura plus de lendemain.


Et puis eureka, j'ai trouvé une personne qui écrit – très bien -, se raconte et qui n'émarge dans aucun de ces clans imperméables. Elle s'appelle Sophie Divry, elle a la trentaine et vit à Lyon. Les lecteurs de Témoignage chrétien 'a connaissent pour ses chroniques féministes : le coin de la cantinière


Elle vient de publier Journal d'un recommencement, un joyau. Largement autobiographique, ce texte raconte un retour à la pratique religieuse sous forme de journal de bord, au plutôt de journal de messe. Gageons qu'ici la distance auteur – narrateur tient du millimètre.


Le lecteur vit avec elle l'ordinaire d'une paroisse lyonnaise pauvre – de 10 à 20 personnes aux offices – animé par un prêtre courageux et dans laquelle elle vit son rendez-vous indispensable. Avec qui ? Dieu sans doute, elle-même, la communauté sûrement, même quand celle-ci est famélique.


Pourtant cette intellectuelle, qui se définit simplement comme écrivain, militante de gauche et féministe, aurait tout pour vivre loin de la foi chrétienne et, à fortiori, de la pratique dominicale.


L'auteur voyage. Au grè de ses vacances (elle ment pour ne pas avouer à ses amis qu'elle fait des kilomètres pour trouver un office) et de ses visites familiales, partout elle ne raconte que les eucharisties, réussies ou ratées, qui scandent son emploi du temps. « Ce désir d'être dans une église s'apparente presque à une nécessité physique ».


Sophie Divry n'est pas, loin de là, une convertie exaltée plus papiste que le pape. Elle n'a pas de mots assez durs devant le faste de la messe à la cathédrale de Lyon : « sermon inepte, quantité et quantité d'encens pour remplir de fumée le vide laissé dans les têtes. Le comble du ridicule est atteint avec l'aspersion d'eau bénite sur l'icône de sainte Faustine ».


Dans le même esprit de l'incompréhension de l'air catholique du temps, elle narre avec humour la présence d'un séminariste ensoutané, en vacances, égaré dans « son » église à elle. « Il ne reviendra pas ; dans cette chapelle tout le monde le sait ; les vieilles, Pascal (NDLR : le curé), les paroissiens ; lui il est si jeune ; il brille ; nous sommes tous cassés ; nous sommes des douteux ; des derniers chrétiens car il n'y a plus d’Église ; il n'y a plus que nos corps serrés dans cette chapelle humide » (p. 56).


Pour autant, Sophie Divry n'est pas une activiste dans l’Église. « Jamais je ne pense aux dernières vaticaneries en rentrant dans une église », écrit-elle en acceptant le pape comme « un mal nécessaire ». . Elle vient pour autre chose. « Il y a dans le déroulement inchangé de chaque célébration un repos de l'esprit et du corps ; savoir que tout va se passer comme prévu ; pas d'accident possible : cette certitude du rite, je l'ai découverte après ; cette tranquillité ; cette répétition. C'est elle qui rassure ces vieilles femmes. Moi jeune, agitée, dispersée, j'ai dû d'abord apprendre la patience, me calmer ; et une image de moi a disparue ici » (p. 54).


En fin de récit, dans une bouleversante litanie, une mise à nu à la troisième personne, on peut lire : « Elle est pour l'ordination des hommes mariés et droit à l'avortement. Elle ne croit pas à l'Immaculée Conception. Elle ne prie pas le matin. Elle ne prie pas le soir ».


Dans la même page de confessions, on trouve aussi : « Aller à la messe a accru en elle le sentiment de compassion. Elle a besoin d'aller à l'église tous les dimanches. Certains jours, elle se dit qu'être chrétienne l'aide à supporter la vie, d'autres jours, elle se dit qu'être chrétienne ne dissipera jamais le sentiment d'absurdité de l'existence ».


Avec Sophie Divry, la foi chrétienne, expérience individuelle vécue aux côtés d'autres, n'a rien d'évidente. La pratique semble parfois lui être supérieure.


Les phrases sont courtes, le style haché un peu déconcertant. Au milieu du récit, en italique apparaissent des phrases de la liturgie, comme une virgule dans un flot de pensées. Lucide sur l’Église et sur elle-même, elle est prise par ce rendez-vous, par ce rituel indispensable du dimanche. Un témoignage étonnant.


Journal d'un recommencement, Sophie Divry, éd. Noir sur blanc, 88 p., 10 €

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<![CDATA[My vicar is a woman*]]> /my-vicar-is-a-woman /my-vicar-is-a-woman Tue, 28 May 2013 12:06:21 +0200

*Mon curé est une femme

Une prêtre anglicane célébrant l'Eucharistie (Source : The Telegraph)

Une prêtre anglicane célébrant l'Eucharistie (Source : The Telegraph)

Une conférence très intéressante d’Églantine Jamet-Moreau jeudi dernier au Centre Istina à Paris. Maîtresse de conférence en civilisation britannique à l’Université de Paris X Nanterre, Églantine JM a écrit une thèse de doctorat sur les femmes prêtres dans l’Église d’Angleterre (anglicane).

On la retrouve également aujourd’hui engagée sur la question de la place des femmes dans le catholicisme. EJM a ainsi participé au Conclave des femmes organisé par Anne Soupa et le Comité de la Jupe.

Chronologie sommaire de la question

  • 1533 : Henry VII crée l’Église d’Angleterre, sa fille Elizabeth la maintient pour garantir le royaume des divisions religieuses et crée une synthèse entre une liturgie catholique, une structure épiscopale et une théologie à tendance calviniste.

  • seconde moitié du XIXe : instauration de ministères de « diaconesses» (pas équivalent des ministres diacres masculins) mais ancre la possibilité de création de ministères nouveaux.

  • 1919 : Premier rapport officiel remis à l’archevêque de Cantorbéry sur l’ordination des femmes.

  • 1930 : Premier groupe de fidèles anglicans revendiquant l’ordination des femmes.

  • Seconde guerre mondiale : premières ordinations de femmes diacres dans les diocèses de Hong-Kong et Macao mais sans l’autorisation légitime en raison d’un problème de communication lié au contexte.

  • 1968 : la conférence de Lambeth (instrument de coordination de la communion anglicane) ne voit pas d’obstacle théologique à l’ordination des femmes.

  • 1971 : premières ordinations dans le diocèse de Hong-Kong.

  • 1972 : en Birmanie.

  • 1974 : aux États-Unis.

  • 1977 : 122 femmes-prêtres en Angleterre.

  • 1992 : premières ordinations légales en Angleterre.

  • 1993 : adoption d'un "Acte Synodal" qui protège les opposants à l’ordination des femmes : nul ne peut être forcé à recevoir des sacrements venant des femmes et des communautés refusant l’autorité d’une femme sont gérées par des évêques dits « volants ».

  • aujourd’hui : 500 à 600 ordonné.e.s par an, dont 250 femmes (Angleterre).

Une mauvaise interprétation sur la division de l’Église d’Angleterre

EJM a voulu d'emblée rappeler que, contrairement à une idée souvent rapportée dans les milieux catholiques hostiles à l’ordination, la communion anglicane ne se divise aujourd'hui pas entre pays du nord et pays du sud sur cette question (mais bien plus sur l’homosexualité). L'angliciste rappelle ainsi que les premières ordinations ont eu lieu dans les pays asiatiques (dont la Birmanie). De même : l'ampleur des fuites des récalcitrants vers le catholicisme est à relativiser : sur les 400 prêtres ayant rejoint le catholicisme dans l’après 1992, plus de 50 ont rejoint depuis le giron anglican et 3 évêques ont rejoint l’ordinariat mis en place par Benoït XVI, ce qui reste un phénomène très minoritaire. Là où des femmes sont en fonction, s'il y avait une réticence, elle s'atténue au fur et à mesure.

Une prêtre anglicane, photo prise en marge du dernier Synode Général de l'Église d'Angleterre ayant refusé l'ordination de femmes-évêques (source : Indian Press).

Une prêtre anglicane, photo prise en marge du dernier Synode Général de l'Église d'Angleterre ayant refusé l'ordination de femmes-évêques (source : Indian Press).

Un renouvellement de la fonction sacerdotale ?

Après avoir rappelé l’essentiel du débat théologique bien connu, EJM s’est penché dans une démarche sociologique sur les questions que posent les ordinations des femmes. Les femmes ont-elles une particularité dans la pratique de leur ministère sacerdotale ? Plus de douceur, de compréhension, de médiation ? Dur pour des théologies ayant déstabilisé un certain essentialisme de vanter le renouvellement du ministère en raison de son ouverture aux qualités attribuées aux femmes. Parmi les femmes-prêtres interrogés par l'angliciste, certaines remettent en cause les stéréotypes du genre : elles refusent par exemple d’être cantonnés au soin des enfants ou aux fonctions compatissantes (la galaxie du "care" (soin) anglais). Interrogées, elles peuvent mettre à l’écart l’image de Margaret Tatcher dénoncée comme « femme macho», tout en affirmant vouloir mettre en avant une nouvelle façon de considérer leur autorité eu égard à leur vécu propre de femme. Quel modèle d’autorité pour les femmes à trouver? Entre effacer sa féminité (pas de maquillage, port du clergy col) ou l'intégrer (se maquiller, être enceinte) une gestion au quotidien émerge également faite d’accommodements et de positionnements personnels.

Problèmes, questions, devenir.

De la même façon que le dernier numéro de la revue genre, travail et société, EJM a rappelé le nombre de problèmes pratiques que rencontrent les femmes prêtres. Un phénomène de dévalorisation des conditions salariales s’est posée : les femmes occupent le plus les postes bénévoles, non salariés ou à mi-temps. Elles font aussi l’épreuve du sexisme dans la liturgie (taille des vêtements ou partitions de chant inadaptés) voire des remarques sexistes et des discriminations réelles. Et aujourd’hui ? selon la civilisationniste, il n’y a peu de rejet des fidèles même si l’aile évangélique et l’aile anglo-catholique sont aujourd’hui très réticentes à l’ordination de femmes évêques et font un lobbying actif.

Dans le débat qui suit à la conférence, toujours la même impression émerge : le malaise catholique des fidèles d’ouverture. Rapidement, le débat se déplace de l’anglicanisme vers le catholicisme. Une femme qui veut être prêtre depuis qu’elle est petite. Une autre qui déplore la hiérarchie masculine et son aporie. Un autre qui se dit fasciné sur la synodalité de l’Église d’Angleterre. Symptomatiquement, l’évocation de l’Église anglicane éveille des désirs de renouvellement du catholicisme.

Églantine Jamet-Moreau présentant son ouvrage Le Curé est une femme (Éditions Harmattan)

Pour aller plus loin :

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<![CDATA[Des vices dans l'éthique chrétienne de la sexualité ?]]> /les-vices-de-l-%C3%A9thique-chr%C3%A9tienne /les-vices-de-l-%C3%A9thique-chr%C3%A9tienne Sun, 12 May 2013 23:55:53 +0200

Autour du chapitre "The Vices of Christian Ethics" (pp. 4-19), extrait de : Mark D. JORDAN (2007) The Ethics of sex, Oxford (UK), Maiden (USA) : Blackwell Publishing (I).

Approfondir une éthique chrétienne de la sexualité

Mark D. Jordan a enseigné la théologie morale à la Harvard Divinity School et enseigne aujourd'hui à New York. Dans un ouvrage paru en 2007, il part d'un constat dur concernant la parole chrétienne (1) sur la sexualité dans la société contemporaine : elle serait négative et tendrait à réduire toute l'existence à elle.

Prêcher contre la sexualité est peut-être le discours chrétien le plus familier à tous dans nos sociétés pluralistes et séculières. Quelqu'un qui ne connaît rien aux croyances chrétiennes ni aux Écritures peut réciter les interdictions chrétiennes les plus connues. Il sera profondément embarrassé pour parler de la Trinité ou de l'Incarnation mais il sera au fait que tel ou tel groupe chrétien condamne la contraception chimique, ou la masturbation, ou les secondes noces, ou le plaisir génital entre personnes du même sexe. Dans l'imaginaire public, le christianisme peut se présenter comme rien de plus qu'un code de conduite sexuelle, un code qui aime tout particulièrement élaborer des interdictions.

Les chrétiens répondent souvent à ces stéréotypes en accusant les conditions culturelles — le sensationnalisme des journaux (...) une tendance (contemporaine ?) à réduire tout, dans la vie humaine, au sexe. Ces réponses peuvent avoir un intérêt, mais nous, chrétiens, nous ferions bien de ne pas nous dédouaner si rapidement (...) On pourrait plutôt réfléchir à nos mauvaises habitudes, nos vices, si cela permet d'approfondir une éthique chrétienne du sexe.

p. 5 (nous traduisons)

Blason de la Harvard Divinity School

Blason de la Harvard Divinity School

Des vices de la parole chrétienne sur la sexualité ?

Il y aurait beaucoup de "vices" pour Mark D. Jordan dans la parole morale, qu'elle soit académique ou plus pastorale, que ce soient les "discours de la haine" ou les "silences" : le refus de parler, si ce n'est de nommer, les actes sexuels. Pour ne pas se confronter directement à eux, les moralistes chrétiens ont pu élaborer des systèmes discursifs complexes : des typologies de cas et problèmes déconnectés les uns les autres, des listes de péchés plus ou moins graves, parfois des codes juridiques de lois, qui cherchent à présenter exhaustivement les comportements humains et leurs mérites moraux. Deux "vices" fondamentaux gâcheraient, à ses yeux, l'éthique chrétienne :

"Le vice de la réponse obligatoire"

1. le premier est appelé le "vice de la réponse obligatoire". Le théologien désigne ainsi la recherche vaine d'une règle ou un principe valable en toute circonstance, dans tous les "puzzles éthiques". Mark D. Jordan questionne pas moins que l'existence de repères universels et objectifs de la morale. L'éthicien écarte l'idée d'un code moral chrétien sophistiqué qui serait le prolongement absolu de la volonté de Dieu dans la création :

Nous formulons des questions générales. Nous demandons des réponses générales. Nous devrions plutôt nous demander pourquoi nous supposons qu'il y a des "principes" chrétiens pour couvrir de telles questions générales, un système de "règles" pour déchiffrer chaque abstraction morale (...) Nous devrions plutôt nous interroger : quelle justification trouvons-nous dans la révélation chrétienne pour attendre cette éthique, qui serait semblable à un algèbre élémentaire, capable de résoudre le moindre problème ? (...) Nous supposons tacitement que l'éthique chrétienne devrait être semblable à la réglementation juridique ou le management comportemental qui domine aujourd'hui nos vies.

p. 7 (nous traduisons)

"Le vice de la science intemporelle"

2. Le second vice serait le manque de sens de l'histoire appelé par le théologien "le vice d'une science intemporelle" :

C'est l'habitude de conduire l'éthique chrétienne comme si les catégories et les conclusions n'avaient pas d'histoire (...) Les institutions chrétiennes donnent de l'autorité à leurs enseignements du fait qu'ils répètent ou postulent une vérité immuable (...) Se réclamer d'une autorité institutionnelle au-dessus la morale peut être un appel à une supposée unanimité chrétienne : les institutions promettent d'enseigner ce que les chrétiens ont toujours et partout cru. Le problème avec ces enseignements institutionnels c'est que les chrétiens ont compris la loi mosaïque ou les Évangiles très différemment à travers les siècles (...) Ces faits embarrassants ont été dissimulés par les institutions chrétiennes précisément dans le but de maintenir l'autorité. C'est l'une des raisons pour lesquelles il y a beaucoup moins d'histoire de l'éthique sexuelle chrétienne que des manuels. Si l'éthique théologique ne connaît pas une rencontre dialectique avec sa propre histoire, elle perd pas seulement beaucoup de ses preuves, mais également la plupart de ses enseignements allusifs.

p. 8 (nous traduisons)

Problématiser dans l'époque contemporaine une éthique chrétienne de la sexualité

Il y a une forme de modestie dans le travail de Mark D. Jordan qui refuse d'offrir un traité sur les rapports de la foi chrétienne à la modernité politique séculière, les liens de la philosophie à la théologie ou aux savoirs médicaux contemporains. Il offre plutôt les pistes d'un important travail dont peut relever quelques traits.

La nostalgie de la chrétienté ?

Mark D. Jordan admet d'emblée le choc intellectuel que représenta l'avénement de la modernité laïque pour la morale chrétienne et combien il faut abandonner l'idéal de la "chrétienté" pour la conceptualiser de nouveau :

Ce que nous appelons aujourd'hui éthique chrétienne est le vestige d'un projet plus large de "chrétienté" — c'est-à-dire, du projet d'aligner la loi de Dieu, la loi de l'Église et la loi civile afin de faire une société véritablement chrétienne. Beaucoup des anciens textes et pratiques n'ont du sens qu'à l'intérieur d'un projet plus large et aucune histoire racontant les enseignements sur le sexe ne peut refuser d'inclure, de diverses façons, une histoire juridique et institutionnelle. L'éthique chrétienne ne part plus désormais de l'hypothèse qu'il faut bâtir la chrétienté. Quand elle procède de cette manière, on peut l'accuser de s'illusionner sur sa grandeur. Il semble mieux de reconnaître que l'éthique chrétienne a souffert du déclin très net de sa puissante influence sur des sociétés de plus en plus sécularisées et plurielles. Pas grand monde d'ailleurs n'attend des professeurs de théologie morale qu'ils servent de législateurs. Nous devons le reconnaître et nous sommes fiers de cela. Se libérer des vieilles demandes peut nous permettre d'être au clair sur les limites de ce que nous faisons — et sur les dangers de ce qui a été fait.

p. 18 (nous traduisons)

Mark D. Jordan récuse-t-il alors toute forme d'autorité dans l'enseignement moral chrétien ? Sans se prononcer dans le détail sur les formes de cette dernière, il cherche plutôt à développer une approche réflexive et réaliste de cette dernière. Tout enseignement moral a à voir, d'une manière ou d'une autre, avec un pouvoir mais on peut réfléchir sur la façon dont il s'exerce et comment on peut le questionner :

La question la plus utile serait se demander comment la théologie morale chrétienne pourrait enseigner, à l'intérieur ou à l'extérieur des Églises, sans devenir immoralement dangereuse — sans devenir, par exemple, une idéologie au service de quelque structure du pouvoir humain. Comment l'éthique chrétienne peut persuader et même prescrire sans devenir abusive ni tyrannique ? Ces questions sur le pouvoir sont liés de bien des manières aux questions sur la cohérence et le discernement. D'un côté, vous ne pouvez pas interroger la cohérence et le discernement de l'enseignement dans un texte normatif, sans que vous vous interrogiez sur son autorité, car l'enseignement n'a de sens que dans et par l'exercice de cette autorité. D'un autre côté, vous pouvez condamner un enseignement normatif parce sa cohérence et son discernement ne semblent résulter que d'un abus de pouvoir. Encore une fois, le plus important, c'est peut-être que l'une des choses qui distingue l'éthique chrétienne de la sexualité est la façon dont elle mobilise du pouvoir autour de la sexualité.

p. 19 (nous traduisons)

Les actes avant tout...

Autre prémisse de sa méthode : le théologien moraliste veut se centrer sur les "actes" avant tout. Paradoxalement peut-être ? se concentrer sur les actes sexuels ou les états, les statuts et les identités ne conduit-il pas à oublier le plus important : la relation d'amour et sa réciprocité ? Pour lui, le critère de l'amour est bien trop subjectif : "Dire que le sexe est une expression de relations aimantes n'est pas offrir une définition. C'est faire un jugement normatif (...) Nous ne pouvons pas commencer par là".

Couverture d'un manuel de confesseur

Couverture d'un manuel de confesseur

Circonstances et schémas explicatifs

Les actes mais pas que les actes... Pour juger les actes génitaux, la théologie morale a évoqué divers éléments comme les circonstances (genre, nombre et statut religieux du partenaire, la date ou le lieu) mais également des "schémas explicatifs"

Les actes sexuel causent ou expriment une identité sexuelle (pureté, pollution) ou un statut sexuel (vierge, femme). L'état ou le statut est souvent lié à ce qu'on peut appeler une identité. La chrétienté a fabriqué et distribué un nombre d'identités sexuelles — la vierge et martyre, le prêtre pur, la sorcière, le sodomite. Voici les rôles théologiques pour lesquels les scénarios contiennent plus qu'un problème sexuel — c'est-à-dire davantage qu'une référence présumée à des actes sexuels ou leur refus. En effet, l' "Humanité déchue" est en soi-même une identité sexuelle indispensable pour beaucoup de théologies chrétiennes, dans la mesure où le péché d'Adam et Eve est censé à voir avec la sexualité et avoir certainement résulté de la honte de leur corps nus et sexués. Une étude des éthiques chrétiennes de la sexualité peut commencer avec les "actes génitaux", mais ne peut guère s'arrêter à eux. Elle doit considérer comment ces actes jouent un rôle dans les états, les statuts et les identités.

p. 15 (nous traduisons)

Reprenant l'idée foucaldienne qu'il n'y aurait pas, contrairement à ce que l'on croit une obsession contemporaine sur le sexe mais bien, depuis la modernité, un foisonnement du discours de toute nature sur la sexualité, le théologien identifie une branche particulière de cette production intellectuelle : la théologie morale. Mais Mark D. Jordan veut défendre une approche "holiste" de l'éthique chrétienne qui dépasse le cloisonnement dans lequel l'aurait mis cette tradition théologique morale : ne plus en faire une branche séparée de la théologie globale.

Genre et sexualité

C'est peut-être là la spécificité de la méthode éthique de Mark D. Jordan : remettre en perspective autant dans une histoire et les sociétés qui l'ont produite mais également dans les autres discours qui l'informent et, en premier lieu, les discours sur le genre :

La sexualité n'est pas quelque chose qui se passe seulement "entre les sexes". Et les états sexuels, les statuts et les identités ne sont pas simplement réductibles à la norme de genre qui prévaut dans une société. En effet, il peut être très important d'analyser des discours théologiques précisément en réfléchissant sur la sexualité, sans ou contre le genre, autant que possible. Il y a une cohérence dans les discours chrétiens sur le sexe qui n'est pas la cohérence des enseignements chrétiens sur le genre quand bien même les deux discours se déroulent et se découvrent ensemble. Nous étudierons les discours chrétiens sur la sexualité comme des discours centrés autour des 'actes génitaux", mais seulement d'une manière telle que nous pouvons apprendre comment ces discours varient à travers les circonstances, les états, les statuts, les identités ; comment régulièrement ils sont sont en désaccord à propos des sujets et des méthodes (...) combien inévitablement ils émergement avec des discours adjacents, tout particulièrement les discours sur le genre.

p. 17 (nous traduisons)

saint Pierre en pénitence, Le Greco, Bowes Museum, 1585 ca.

saint Pierre en pénitence, Le Greco, Bowes Museum, 1585 ca.

Voilà une première plongée dans la pensée de Mark D. Jordan qui demanderait encore bien des développements. Sur trois points il peut éclairer peut-être les réflexions que nous esquissions dans un précédent billet :

  1. l'abandon de la posture de superbe contenu dans le projet d'une "chrétienté",
  2. la nécessaire historicisation du discours moral,
  3. et l'intégration dans une réflexion plus vaste qu'une simple typologisation d'actes.

(1) Mark D. Jordan ne réfléchit pas dans une perspective strictement catholique romaine mais chrétienne.

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<![CDATA[Quand "La Croix" tient les deux bouts]]> /quand-la-croix-tient-les-deux-bouts /quand-la-croix-tient-les-deux-bouts Tue, 07 May 2013 11:11:07 +0200

Cet article est reposté depuis Le blog de cathoreve.

Depuis des décennies, La Croix parvient à tenir une délicate ligne entre les différents courants qui traversent l’Église de France. Et ce en se conformant du mieux possible des Vaticaneries (1).

Or, plus les années passent, plus le fossé se creuse entre, d'une part, les cathos identitaires qui pensent que la société (les médias, les socialistes....) veut leur peau, et, d'autre part, les cathos qui se fondent dans la société et qui pensent que les identitaires veulent les achever.

Le quotidien catholique s'obstine, avec raison, à donner la parole à tous. Son édition du samedi 3 mai réussit le tour de force de publier deux articles d'orientation radicalement opposée à deux pages d'intervalle.

L'assomptionniste Sylvain Gasser, qui tient la rubrique « Une question à la foi », propose un texte que ne renierait par une militante du Comité de la Jupe. Le titre L’Église fera-t-elle place aux femmes ? donne le ton du propos. Lequel est sans équivoque. « Pourquoi la femme est-elle toujours déterminée à partir de son identité sexuelle alors que cet aspect n'intervient jamais dans le discours de l'homme ? »

On lit plus loin : « Les femmes refusent à bon droit d'entrer dans le corset d'une tradition sexiste qui inscrit dans la nature ce qui n'est inscrit que dans la culture. Elles seraient donc aptes au service personnalisé mais pas au ministère global. Elles pourraient donc transmettre mais pas avoir l'initiative ».

Les habitués de ce blog retrouveront des refrains qui me sont chers.

Deux pages plus loin du même journal, la pleine page Forum est offerte au Fr François-Marie Humman, religieux prémontré de l'abbaye Saint-Martin de Mondaye (2), dans le Calvados. Ce long texte, titré Notre corps et notre sexualité, un lien d'espérance !,

se veut une défense de la position de nos évêques en défaveur du mariage des personnes de même sexe.

L'utilisation du terme « notre sexualité » venant d'un religieux ayant fait vœux de célibat et de chasteté – les deux ne sont plus superposables de nos jours – disqualifie déjà son auteur auprès de beaucoup. Il est déjà si périlleux ou prétentieux de discourir de sexualité quand on essaye d'en vivre une.

Avant d'aborder les arguments habituels, le prémontré demande d'accueillir dans la foi un acte du Magistère. Quand une position est discutable, rien de tel que la carte de l'autorité, face à des catholiques habitués à être des moutons dociles. « Il s'agit donc, exhorte le Fr François-Marie, de chercher à comprendre avec sa raison et son cœur, dans l'obéissance de la foi et de la bienveillance, l'enseignement exprimé ».

Le deuxième couplet offre une ode au mariage chrétien classique. Le troisième enfin révèle une posture plus belliqueuse. « Le monde moderne, en particulier chez certaines élites hostiles, est marqué par un refus du créateur et du salut du Christ. Toute différence entre les êtres humains est alors considérée comme une inégalité et un déterminisme. Après avoir nourri en son temps l'idéologie marxiste de la lutte des classes, cette pensée alimente une autre idéologie, la théorie du genre. La différence entre l'homme et la femme serait la cause d'une inégalité à combattre ».

Cette obstination à ne pas comprendre – ou plus sûrement à travestir – la réflexion de ces théories par certains catholiques est affligeante. Elle reflète cruellement le refus de toute approche des sciences sociales par les autorités romaines depuis plus d'un siècle et un repli dramatique dans sa vision du monde.

La Croix s'honore à faire cohabiter dans ses pages des contributions reflétant deux options opposées d'un catholicisme possible en France. Comme un bel exercice de communion. A l'image de celui que vivent les tenants de ces regards qui cohabitent sur les bancs des mêmes églises le dimanche.

(1) Je reprends le terme utilisé par la romancière Sophie Divry, dans Journal d'un recommencement, qu'elle vient de faire paraître aux éd. Notablia. Je vous en reparle bientôt

(2) Il vient de publier Aimer comme Dieu nous aime. Essai de théologie spirituelle, Seuil, 22 €.

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