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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

21 Mai 2014

Le colloque habemus gender à l’université libre de Bruxelles (II) « Théorie du genre », espace et géographie d’un syntagme construit

Depuis quand les catholiques parlent-ils de « théorie du genre » ? Du factuel du bon aloi qui était très attendu a été rappelé, notamment lors du discours d’introduction par l’un des organisateurs clés David Paternotte (ULB).

  1. L’opposition à la « théorie du genre » n’est pas classable parmi les éléments constitutifs d’une « exception culturelle» française. Elle est encore moins réductibles aux événements français autour du nouveau programme de SVT de Première en 2010 ou aux polémiques autour de mariage pour tous en 2013. Il y a depuis le milieu des années 1990, des acteurs institutionnels catholiques (le Conseil Pontifical de la Famille, le synode romain des évêques africains, les délégations près du Saint-Siège ou du Conseil de l’Europe) mobilisés pour diffuser l'expression « théorie du genre ».
  2. Une telle mobilisation ne présume pas de la diversité du groupe confessionnel catholique lui-même, qui ne saurait se réduire à la forme exprimée du Magistère, et qui se décline en autant de réceptions nationales et d’acteurs différents. La distinction « foi » / « religion » est ainsi un présupposé qui permet d’introduire une réflexion qui ne détermine pas le positionnement catholique mais permet de distinguer les lieux de pluralisme interne.
  3. Cherchant à chronologiser le phénomène, David Patternote donne comme date initiale 1995 et la conférence de Pékin lorsque le terme arrive, au grand dam de la délégation du Saint-Siège, dans la déclaration finale. Pour le politiste, on pourrait l’interpréter comme une stratégie pour reprendre la main à l’ONU en mobilisant, dans le cadre plus large de la « nouvelle évangélisation », une politique pro-active pour contrer la sécularisation des anciennes terres de haute pratique religieuse chrétienne (l’Europe et l’Amérique Nord).

La rupture des années 1990

Pourquoi le milieu des années 1990 pour comprendre l’essor de cette dynamique catholique de mobilisation? Éric Fassin (Paris 8), dans son papier, a pu montrer qu’à partir du moment où l’universalisme du discours des droits de l’homme tendait de plus en plus intégrer la lutte contre l’inégalité homme-femme, les droits reproductifs et les droits LGBT, le Vatican s'est mis à disqualifier les droits de l'homme et leurs orientations contemporaines au nom du culturalisme exacerbé, exprimé comme un «relativisme», et la mise en exergue d’un nouvel «universal» (au sens de la querelle des universaux), qui serait fondé sur la nature et qui s'exprimerait par le « droit naturel ».

Une riposte catholique efficace au plan international

Lors de la séance inaugurale, une intervenante issue du champ de l’engagement plus politique, Alexandra Adriansens, présidente de la direction à l'égalité des chances de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a témoigné avec beaucoup d’émotion et, comme un appel à l’aide du côté de l’université, dans ce sens. J'ai été touché par son témoignage sur la remise continue en cause du terme de genre dans la décennie 2000 et au-delà dans les conférences onusiennes et auprès des sessions du Conseil de l’Europe. Pendant longtemps, les mouvements féministes qui souhaitaient, généralement, dépasser 1995 en viennent surtout aujourd'hui à vouloir seulement en conforter les acquis. Alexandra Adriansen nuance ainsi les conclusions adoptées pour « Pékin + 15» (2010) à l’issue de la réunion de la commission onusienne sur le droit des femmes. Unanimes comme on l'a alors dit dans la presse ? mais, au prix de nombreuses coupes, concédées suite au blocage portée par une coalition entre l’Iran, la Russie, l’Union Africaine… et le Saint-Siège. Idem, en 2011, avec le terme « gender » supprimé de tout le texte et l’impossibilité de faire adopter une résolution finale… On retrouve ainsi le Saint-Siège s'alignant sur la politique internationale de pays ne respectant pas les droits humains fondamentaux pour contrer l'extension du terme genre, des droits reproductifs et des droits LGBT.

Un effet performatif

Sur un temps plus court, l'explication donnée par la sociologue Sara Garbagnoli (EHESS) m'a plutôt convaincu. Cette dernière a cherché à comprendre comment le syntagme "théorie du genre" est en lui-même opératoire. Il déploie un horizon performatif et construit, en le nommant, un ennemi intellectuel unifié, d'où son expression de "rite performatif opérant". Si l'expression "théorie du genre" est présente dans le Dictionnaire des termes ambigus et controversés du Conseil Pontifical de la Famille et employée, dès les années 1990, par Tony Anatrella, elle connaît une période de latence avant de connaître un essor dans le débat public au cours des années 2000. En France, l'envol vient véritablement des mobilisations sociales autour du mariage pour tous. En Italie, la "greffe" lexicale prend également, au prix même du paradoxe : les études de genre ne sont même pas organisées à l'université…

Faut-il en réalité remonter aux années 1990-2000 pour comprendre la situation actuelle ? Cette analyse a été astucieusement complétée par la lecture complémentaire proposée par le politiste Romain Carnac (EPHE). Ce dernier a bien montré comment, le discours romain sur la différence des sexes et le féminisme, ne doit pas surinterpréter, et surtout pas autour des années péri-conciliaires et d’aggiornamento, la conversion à la rhétorique d l’égalité hommes-femmes. Celle ci n’est possible que si elle ne remet pas en cause la morale conjugale traditionnelle (Humanae Vitae 1968), l’organisation des ministères (Ordinatio sacerdotalis 1976), et, de manière générale, l’économie générale des rôles sociaux dans lesquels les femmes seraient privées de leur « génie propre » (Mulieris dignitatem)...

Publié par Anthony_Favier à 09:30am
Avec les catégories : #Théorie du genre , #études de genre , #Université Libre de Bruxelles

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