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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

3 Février 2014

Genre/catho, une dynamique d'ouverture au prix d'un glissement lexical ?

2ème série de journées scientifiques «Confrontations autour du genre» organisées à l’Université catholique de Lyon par l’association d’intellectuels chrétiens Confrontations et l’Institut des sciences de la Famille (UCLY).

Pouvait-on rêver d’un contexte pareil pour organiser de telles journées d’étude ? Les optimistes diront qu’elles ne pouvaient être qu'une bonne réponse aux angoisses des parents d’élèves, qui ont volontairement enlevé vendredi dernier leurs enfants des écoles pour protester contre l’introduction de la « théorie du genre », instillée à l’école par l’ABC de l’égalité... Les plus sceptiques auraient pu s’inquiéter du climat polémique peu propice aux échanges constructifs… Quel bilan tirer de ces journées scientifiques ? Paradoxalement, je vois en ce moment une trajectoire d’ouverture se dessiner. Surprenant alors qu’au même moment un mouvement de retrait des enfants de l’école s’est développé sur la base d’une rumeur !

Je m’explique. Les chronologies sont croisées. Il faut peut-être distinguer le débat académique et la réception des idées par les groupes sociaux. Mais le genre fit polémique également dans les sciences laïques avant de se banaliser dans les années 1990 en France. Pour les catholiques, le colloque à Lille d’il y a 2 ans était une étape d’un processus d’acculturation et de métissage de sciences religieuses séculières et laïques. Cette trajectoire se poursuit depuis. Quelques faits. L’imprécation basique à l’encontre de la « théorie du genre » laisse place à un nouvelle ligne argumentaire, sauf dans les milieux les plus remontés contre le mariage pour tous et conséquemment le gouvernement. Même un aussi farouche opposant que la Manif pour tous ne prend plus position contre la « théorie du genre », dont elle prend elle-même à douter de l’existence, mais contre « l’idéologie du genre » (1). Dès l’université d’été de septembre dernier (2013), on pouvait le voir avec un atelier organisé autour du « concept de genre » et non plus de la « théorie du genre », pourtant désignée sous ce vocable dans plusieurs documents officiels catholiques depuis le milieu des années 1990 (2). Évolution lexicale, plutôt que révolution, indéniable. Ce qui était placé il y a quelques temps dans le discours de la science, ses critères objectifs ou institutionnels de régulation, devient une opinion politique parmi d’autres.

Ce qui n’est pas rien : être en faveur du genre est un projet de société qui rentre dans le périmètre du débat démocratique, libre et pluriel. Non plus une erreur scientifique qu’il faudrait combattre dans l’espace académique du savoir. L’abandon du « théorie » révèle, en tout cas, un changement d’axe communicatif pour la Manif pour tous : le genre n’est plus une opinion contraire à l’évidence de la science, à ce qu’elle dit dans ses conclusions les plus récentes, mais davantage une proposition pour organiser les rapports sociaux. Ce qui devient l’objet du débat, c’est l’égalité hommes-femmes et l’émancipation des minorités sexuelles, et ce n’est pas plus mal de se le dire franchement (3). La Manif pour tous dit désormais défendre la "complémentarité des sexes" et ainsi revendiqué ouvertement son hostilité à la majorité des féminismes tels qu'il s'énoncent, au moins, depuis la seconde vague des années 1970. De son côté, l’école républicaine ne doit-elle pas assumer positivement qu’elle lutte contre les stéréotypes de genre, les discriminations et l’homophobie ?

Ce désarmement linguistique, n’est-il non plus le reflet que le camp des scientifiques, anthropologues, philosophes, ou biologistes, ressources prêts à soutenir l’idée d’une ineptie totale du champ des études de genre se restreint progressivement ? Le document produit par la Manif pour tous ne fait pas reposer ses contre-arguments sur des références scientifiques au sens strict, mais des considérations générales n’explicitant pas forcément leurs sources, sauf l’une à la philosophe Sylviane Agacinski (4).

Autre élément dans cette trajectoire que j’identifie : le 12 novembre 2013, la Croix titrait sur « comprendre les enjeux du genre ». Théorie du genre sans guillemets ni précaution oratoire reste désormais circonscrit dans un espace, allant du Figaro à la presse d’extrême-droite, en passant par des titres comme Famille chrétienne. Dans l’article liminaire de la Croix, on lit même une opposition lexicale, entre question du genre, enjeu de genre, identité de genre d’un côté, et « théorie du genre » mise entre guillemets de l’autre. Ne serait-ce pas la « théorie du genre » qui devient l’objet lui-même à interroger ? La charge lexicale s’inverserait-elle ? Je le crois.

Troisième élément, sur la page Facebook d’un ancien vicaire épiscopale de la jeunesse à Paris, responsable du diocèse des routes étudiantes du pèlerinage de Chartres, je découvre, il y a deux jours une réclame pour une page du bulletin diocésain Paris Notre-Dame « Et si on réfléchissait au genre ? » avec le commentaire suivant « et si avant de parler, on se former ? ». Faut-il comprendre, au prix du sous-entendu, que des acteurs catholiques aient pu dire des choses maladroites ? Le lien renvoyait à un entretien avec Antoine Guggenheim, directeur du « pôle recherche » du « Collège des Bernardins », le centre de promotion culturelle de la voix catholique dans les sphères intellectuelles à Paris. Le prêtre appelle à sortir d’une démarche manichéenne sans abandonner son discernement :

Je crois que, pour un engagement vrai et efficace, il est utile de distinguer ce qui, dans la théorie du genre, sonne juste, et l’idéologie par laquelle certaines personnes, en poussant à l’extrême des tendances modernes, risquent de créer beaucoup de désordre et de violence.

Le ton ouvert ne change pas en réalité la condamnation : le même document renvoie à une bibliographie de travail où on croise Tony Anatrella et Elisabeth Montfort. Déjà contenu dans le document de l’épiscopat français rédigé par Jacques Arènes en 2005 autour de la « problématique du genre », on retrouve une distinction conceptuelle entre des « études de genre », dont l’acceptabilité est de moins en moins remise en cause, même dans le périmètre des sciences, dont on peut également et ponctuellement saluer la pertinence des questions, et leur surgeon militant, mobilisé à des fins politiques, encore désigné sous ce terme de « théorie du genre » . Au colloque de Lyon, Françoise Parmentier, de Confrontations, dans son discours inaugural précise : « de plus en plus de chercheurs s’emparent cette question du genre ». Elle en en salue aussitôt les promesses heuristiques, tout en concédant que des « théories du genre ont pu servir de justification à la la Loi Taubira [ouvrant le mariage aux personnes de même sexe] ».

Cette évolution peut faire sourire. Elle peut être taxée d’hypocrisie. Mais elle est extrêmement menaçante, quand on y réfléchit pour l’ « anthropologie » chrétienne. La conception philosophique qu’elle sous-entend, doit concéder qu’elle a un caractère situé, marqué et abandonner sa prétention à une immédiate universalité. Cette position permet aussi d’amorcer un espace de réflexion d’échange et d’acculturation pour lequel je plaide personnellement sur ce blog depuis plusieurs années. D’une certaine manière, c’est également une relative exculturation que doit accepter le groupe confessionnel catholique dans ses lieux de production de savoirs et de discours. Il ne peut plus s’appuyer sur l’état actuel de la science pour réinjecter, simplement, de la légitimité à des positions dogmatiques ou morales qui sont en crise (la différence hommes-femmes dans le mariage, le monopole masculin sur certaines fonctions sociales, le caractère désordonné du désir homosexuel) mais les négocier, quitte à les recomposer (5).

Le colloque de Lyon s’insère, me semble-t-il, dans cette dynamique. Le recteur s’adressant aux membres du colloque se réfère à la longue tradition de la disputatio médiévale pour justifier un tel événement. Lors de la première séance « Corps et identité », Jean-Marie Gueuillete, docteur en médecine et en théologie, professeur d’UCLy, directeur du « centre interdisciplinaire d’éthique », demande aux intervenants, représentants de différentes sensibilités, d’éviter d’employer le terme d’ « idéologie » pour désigner la position de l’autre. Mais alors, il n’y aurait pas d’idéologie du genre ? Je suis perdu. La Manif pour tous devrait-elle réfléchir à cette expression ? Dans un prochain billet, le colloque en dehors de son contexte, dans ce qu’il dit...

(1) MASSILLON, Julien, "Au Grand Journal, Ludovine de la Rochère admet que la théorie du genre n'existe pas", Yagg, adresse URL : http://yagg.com/2014/01/30/au-grand-journal-ludovine-de-la-rochere-admet-que-la-theorie-du-genre-nexiste-pas/ (page consultée le 1er février).

(2) Voir, par exemple, le dossier "Théorie du genre" du site de la Conférence des Évêques de France, adresse URL : http://www.eglise.catholique.fr/actualites-et-evenements/dossiers/la-theorie-du-genre/la-theorie-du-genre.html (page consultée le 1er février).

(3) Position exprimée avec franchise et verdeur : LECOQ, Titiou, "J'en ai le raz-le-bol qu'on doive s'excuser à cause de la 'théorie du genre' ", Slate, 31 janvier 2014, adresse URL : http://www.slate.fr/story/82929/colere-gender (page consultée le 1er février).

(4) Dans la note 7, La Manif pour tous, L'idéologie du genre, disponible en ligne, adresse URL : http://lamanifpourtous.fr/fr/toutes-les-actualites/954-publication-d-une-note-sur-l-ideologie-du-genre (page consultée le 1er février).

(5) Même s’il ne s’agit peut-être que d’un accommodement stratégique. Dans des lieux les plus exposés à la remise en cause de la sécularisation comme le champs des études contemporaines de surcroît. Un participant du colloque me confie qu’il a peur également d’une déception des catholiques d’ouverture espérant trop la possibilité d’aménager le Magistère dans un sens moins différentialiste. Il fait ainsi référence au projet annoncé d’une encyclique du pape François sur l’ « écologie humaine », dont il imagine qu’elle sera une variation autour du motif classique essentialiste. Les échos autour de la « théologie de la féminité » à développer serait également un signe aussi avant-coureur.

Publié par Anthony_Favier à 10:30am
Avec les catégories : #Genre , #Confrontations , #Lyon , #Analyse

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