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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

8 Décembre 2013

Histoire des femmes, histoire du genre, histoire genrée.

C'est avec un certain bonheur que j'ai assisté au Colloque "Histoire des femmes, histoire du genre, histoire genrée" organisé jeudi et vendredi derniers à l'Université Paris 8 Saint-Denis par Valérie Pouzol et Yannick Ripa.

Ces quelques lignes n'ont pas la prétention de faire un bilan exhaustif de ce qui s'est dit et vécu durant ces deux jours mais juste proposer, en assumant leur subjectivité, quelques réflexions.

2. Ce qui ressort en deux jours de colloque c'est assurément l'évolution propre au champ des études de genre en histoire. La controverse d'une approche par le genre invisibilisant les femmes semble s'être estompée et même appartenir désormais à une autre époque. L'histoire des femmes a-t-elle d'ailleurs encore un sens ? L'expression d'une "histoire centrée sur les femmes" est évoquée pour conserver une continuité avec le programme initial de l'histoire des femmes, qui consistait à faire sortir les femmes des "silences de l'histoire" selon l'expression de Michelle Perrot.

Néanmoins, la multiplication des études sur la masculinité fut vraiment marquante : une séquence entière du programme "quand l'histoire du genre révèle l'histoire du masculin" ainsi qu'une communication sur les hommes engagés dans le féminisme (Philippe de Wolf) y étaient ainsi consacrés. Pour aborder la question des hommes, il est toutefois très notable que le concept de domination, qu'il soit entendu dans le sens historique des théories féministes ou — en contexte français — selon les analyses de Pierre Bourdieu, recule.

De manière générale, le concept d'un patriarcat conçu comme l'envers sexué de toute domination laisse désormais place à des approches beaucoup plus sensibles aux configurations localisées de pouvoir (Patrick Farges sur les Juifs allemands en Palestine mandataire, Mathieu Marly sur la virilité des sous-officiers français à la fin du XIXe siècle). La venue de Raewyn Connel le printemps dernier à l'EHESS est-elle à l'origine de cet engouement pour le concept de masculinité hégémonique et de ses déclinaisons conceptuelles (masculinités subalterne, complice, etc) ?

La présence des organisateurs de ce colloque (Mélanie Gourarier, Florian Voros et Gianfranco Rebucini) a fait en tout cas très favorablement le lien entre les deux événements scientifiques. J'y vois personnellement le recul des théories métaphorisant sur le plan linguistique le genre (Joan Scott, Judith Butler), au prix parfois de l'hermétisme, pour renouer avec des approches plus empiriques et descriptives de contextes localisés de pouvoir et de domination.

3. La dimension "genrée" c'est-à-dire l'étude de la dynamique entre les sexes, des réappropriations culturelles des phénomènes sociaux par une logique binaire et hiérarchique, de la dialectique entre les pratiques et les représentations, entre les individus et les dynamiques sociales semble désormais bien acquise…. Elle ouvre de multiples pistes d'interrogations et de stimulantes relectures des récits historiques déjà bien connus.

Fabrice Virgili a ainsi présenté le LabEx "faire une nouvelle histoire de l'Europe" et son axe 6 "genre et identités européennes". Si l'historiographie est surtout sensible jusqu'à présent à la construction communautaire, le genre peut être un outil rénovateur du récit historique et permettre d'étoffer une histoire sociale européenne. Mercedes Yusta-Rodrigo (Paris 8) a ainsi cummmuniqué sur la Fédération démocratique des femmes pour montrer comment l'historiographie de la Guerre Froide peine encore à saisir la façon dont la Guerre Froide a provoqué une réorganisation des systèmes de genre, et ceci dans les deux blocs.

4. Le colloque de Paris 8 donnait enfin l'occasion de découvrir le nouveau bâtiment des Archives Nationales de France à Pierrefitte-sur-Seine. Plus que le bâtiment, ce fut vraiment l'occasion d'une rencontre des personnels des archives. L'une des contributions les plus intéressantes fut sûrement celle à deux voix, d'Emmanuelle Giry et Denise Ogilvie, conservatrices respectivement au département Éducation, Culture et Affaires Sociales et au département Justice et Intérieur des Archives Nationales.

Archives Nationales de France, site de Pierrefitte-sur-Seine. Architecte : Massimiliano Fuksas.

Archives Nationales de France, site de Pierrefitte-sur-Seine. Architecte : Massimiliano Fuksas.

De manière peut-être iconoclaste mais vivifiante, elles ont remis en cause le motif récurrent d'une historiographie féminisme : les femmes n'apparaissent pas dans les archives publiques (d'où le recours nécessaire aux archives privés ou du for privé). Exemples à l'appui, les deux conservatrices ont montré que parfois les chercheur.se.s ont imputé aux sources des griefs qu'il aurait mieux valu adresser aux outils classificatoire du 19ème sicle. L'archivistiques contemporaine semble elle-même avoir intégré la critique venant des études féministes ou d'autres courants de sciences humaines et sociales.

La collecte de documents et leur classement cherchent désormais à se faire pour être en accord avec la société telle qu'elle est dans son ensemble. La mise en place d'outils d'analyse des fonds, les temps de formation mais aussi la possibilité de rencontres individuelles préalables sont désormais des axes d'investissements des personnels des archives afin de mettre en valeur les apports de l'historiographie.

***

En guise de conclusion, il y a comme un décalage manifeste entre l'air du temps, les débats stériles et souvent oiseux autour de la "théorie du genre" et ses supposés funestes desseins sur les enfants, et la diversité intellectuellement vivifiante des études historiques sur le genre aujourd'hui. Comment faire circuler dans la sphère plus générale des savoirs et de la culture partagée ces nouveaux outils et ces nouvelles approches ? La nouvelle génération des chercheuses et études genre auront sûrement à réfléchir de manière spécifique sur la façon de vulgariser leur champ si riche, sans quoi, l'institutionnalisation grandissante dont ils profitent pourrait être remise en cause par une vague de fond conservatrice, nourries de préjugés et d'idées reçus sciemment entretenus par certains acteurs sociaux.

Histoire des femmes, histoire du genre, histoire genrée.

Publié par Anthony_Favier à 13:58pm
Avec les catégories : #Analyse

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